Blog-notes

Barboter dans ce que l’on ignore au moyen de ce que l’on sait, c’est divin!
(L’Idée Fixe, Paul Valéry)

Le goût aristocratique de déplaire…

à propos de 3 livres de Gérard Oberlé

Il faut être bien parvenu pour se croire arrivé…

Je viens de terminer les trois beaux livres (*) de Gérard Oberlé. Durant leur lecture, il m’est sans cesse apparu que l’intelligence, lorsqu’elle est à ce point libérée d’entraves et si subtilement imprégnée de précieuses connaissances, ne peut qu’appartenir à une sorte d’aristocratie de l’esprit.

Je vois déjà des bien pensants socio-culturels me taxer d’élitisme. Il n’y a pourtant rien de cela dans cette expression.

Contrairement à « élite » qui vient du verbe élire, le mot « aristocratie » est formé à partir de deux racines grecques : aristos qui signifie « le meilleur » et kratos, « le pouvoir », il signifie donc « le pouvoir des meilleurs ». Rien dans l’étymologie ne rappelle un quelconque « privilège », une quittance de droit divin. Au contraire, l’idée de « meilleur » induit l’effort, l’excellence, le travail, la distinction. Quelque chose qui se mérite, qui distingue l’excellence du médiocre…

Ni « état », ni « condition », elle définit une « classe », du latin classis, « appel », (susceptible d’être appelés sous les armes), elle qualifie une appartenance à un même groupe partageant certaines caractéristiques.

L’aristocrate n’est donc pas un « élu », mais un « appelé ».
Il a un devoir à accomplir, un exemple à donner.

« Beaucoup sont appelés, peu sont élus », nous rappelle la Bible, mais peu d’élus sont appelés aurait dit Pierre Dac. Fidèle aux « armes », l’aristocrate n’abandonne pas son blason. On comprend qu’il existe toutes sortes de « pouvoir des meilleurs » : l’aristocratie du cœur, celle de l’âme, de l’esprit, du devoir, du geste…

De là, sans doute, le mépris aristocratique pour l’argent qui, dans la ploutocratie, est, au contraire, le moteur du bourgeois. Celui-ci s’enrichit pour tenter d’accéder aux « bonnes manières », pendant que l’aristocrate s’appauvrit pour essayer de les conserver. Voilà deux sens bien opposés du mot « valeur », qui distinguent l’aristocrate du bourgeois.

Pas étonnant, dans notre univers constellé de prêt-à-porter, de prêt-à-penser, de prêt-à-rêver, que le bourgeois se sente comme un poisson dans l’eau. Ayant acheté le droit d’EN être, il lui paraît normal, au prix où sont les choses, qu’il puisse en jouir séant.

Il en veut pour son argent, rentrer dans ses frais. Il préfère, pour trier le bon grain de l’ivraie, se confier aux idées reçues et suivre le troupeau. Il nomme « bon goût » ce qui le fait ressembler à celui des autres, et « mauvais goût » ce qui pourrait déstabiliser l’ordre fragile qu’il a mis tant de temps à bâtir.

« Ce qu’il y a d’enivrant dans le mauvais goût, c’est le plaisir aristocratique de déplaire », disait malicieusement Baudelaire.

Ce plaisir-là, le bourgeois l’ignore.
Plaire à tout prix et « gagner sa vie » : je dépense donc je suis est sa devise.

Il lui faut « se montrer » pour « en montrer ».

Il convie à tour de bras et régale une société qui le célèbre et l’invite à son tour. Quadrature des cercles mondains, dont il porte à la boutonnière les précieuses distinctions.

Voilà le « bourge », maître et sauveur du « beau monde », conviant à ses fêtes l’aristocrate, survivant du « vieux monde ». En être ou ne pas en être, telle est la question qui occupe le bourgeois. L’aristocrate, qui y est de droit, s’emploie au contraire à n’en rien montrer de visible.

Du bourgeois sans gêne l’aristocrate ferait bien son gibier de potence, mais il y a belle lurette que les chasses à courre ne sonnent plus l’hallali et que la meute est désormais « sponsorisée » et « managée » par l’entreprise. Business is business

Tout se perd, for l’honneur. Sort, où est ton aiguillon ?

***

L’autre jour je regardais un débat à la télévision, du genre « interactif », comme savent faire nos grandes usines médiatiques.

Un authentique aristocrate tentait d’ébaucher une réflexion sur le « bon sens » et le « savoir-vivre », le devoir, l’effort, la grandeur, l’honneur, l’humilité, les « bonnes manières »… sans cesse interrompu par un journaliste boutonneux (craignant sans doute que le citoyen télé zappeur, possiblement vautré sur son canapé, anesthésié par les propos jugés « rétrogrades », ne se décide à changer de chaîne), qui finit par lui asséner : « en somme, ce que vous défendez-là, c’est le programme de Le Pen, ce sont des valeurs d’extrême droite ? »

Et l’autre, dans un souffle, de répondre : « Vous savez, la seule droite que je me reconnaisse volontiers est celle qu’en ce moment un certain savoir vivre m’interdit de vous envoyer en pleine figure ».

N’y a-t-il pas quelques siècles de « bonnes manières » dans cette esquive ? Simplicité de l’intelligence : « panache », dirait Cyrano de Bergerac.

Et encore faudrait-il parler de cet autre aristocratie : celle du geste, avec lequel le bel artisan adorne son ouvrage. Geste ancestral du berger qui mène à la laine, geste du menuisier qui annonce l’agrément de la chaise, geste du luthier qui engage la splendeur du beau son livré au musicien.

Il faudrait parler d’une aristocratie qui n’est pas de caste, mais d’apprentissage, de savoir-faire, de rituels patiemment répétés, de mystères transmis. Et l’on en viendrait même alors à penser qu’il existe une aristocratie de l’âme, quelque chose qui s’enhardit à vouloir échapper à la vulgaire possession des choses, aux médiocres usages de ce monde voué à sa propre contemplation repue, quelque chose qui s’efforce de faire dissidence, dissonance dans la festitude ambiante, quelque chose qui se réclame de « l’aristocratique plaisir de déplaire » baudelairien.

Antoine de Saint Exupéry, véritable aristocrate, sut abandonner la chrysalide confortable de sa « particule » pour renaître dans la lourde combinaison de l’aviateur (« l’essentiel est invisible pour les yeux : on ne voit bien qu’avec le cœur »). Appelé par une vocation, progressivement adoubé par ses compagnons, il finit par gagner ses galons de chevalier de l’aéropostale, n’ayant pas hésité à tremper ses mains dans le cambouis, et donna des ailes à ses rêves pour gréer les nôtres d’un peu plus de grandeur et de beauté. Aristocrate « de sang », il sut transformer un « savoir vivre » acquis en « savoir être » conquis. Pour cette conquête, il faut accepter d’être « transformé ».

Le bourgeois, s’il aime le changement, hait la transformation.

Le bourgeois parle de « mutation », l’aristocrate, au sens où nous l’entendons, de métamorphose.

Toute la différence est là.

Je pensais un peu à tout cela en terminant les chroniques que l’écrivain Gérard Oberlé a adressées chaque semaine pendant une année à un ami, dignitaire de la chaîne de radio France-Musique(s).

Ce bibliophile de sept lieues, érudit comme un arbre centenaire mais frais comme un gardon, sait partager ses extases sans jamais faire la fine bouche.

Ermite en son Morvan, calfeutré parmi ses chiens et ses dives bouteilles, il enlumine la prose pour en faire du jus de poète. On se régale d’apprendre, on apprend en se régalant.

Voilà quelque chose de rare, d’aristocratique !

Dans son Itinéraire spiritueux n’écrit-il pas :

« L’ancien mot ivrongne est l’anagramme de vigneron. J’ai voulu célébrer les deux dans un récit familier et burlesque où se croisent des poètes et des paysans, des bonnes filles et des vilains garçons, des chanoines et des chiens… et mon père. Le cul des bouteilles m’a servi de lorgnette et les verres à cocktail de kaléidoscopes. Disons que ma vision du monde est un peu trouble. Une chance ! Quand je verrai les choses comme elles sont réellement, il sera temps de fermer boutique ».

Rien de mondain ni de convenu dans le propos de ce savant, curieux de tout, gourmet d’existence(s), pèlerin d’Orient, iconoclaste raffiné.

On pense à Charles Baudelaire :

« Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve. Mais de quoi? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise, Mais enivrez-vous… »

(XXXIII-Spleen de Paris, petits poèmes en prose, 1869).

Toute affaire cessante, il faut lire Oberlé comme on ouvre un flacon d’un fin nectar ou d’un musc ambré : noblesse de la robe, noblesse du verbe, élégance de l’authentique. Le rare est précieux ! Le seul empire qui reste pour l’homme à conquérir est celui qu’il peut avoir sur lui-même. Une route jamais achevée. Il faut être bien parvenu pour se croire arrivé.

(*) Livres de Gérard Oberlé cités dans cet article :

  • LA VIE EST UN TANGO, chroniques musicales, éditions Flammarion, Paris 2003
  • AINSI LA VIE EST FÊTE, chroniques musicales, éditions Grasset, Paris 2007
  • ITINÉRAIRE SPIRITUEUX, récit, éditions Grasset, Paris 2006