Blog-notes

Barboter dans ce que l’on ignore au moyen de ce que l’on sait, c’est divin!
(L’Idée Fixe, Paul Valéry)

Jean-Loup Dabadie In Memoriam

ce tailleur de mots ne travaillait que dans le cousu main

par Patrick Crispini

Ce matin Thierry m’envoie ce mail : « En regardant le journal télévisé de 19h30 de la Télévision Suisse Romande, quelle surprise et joie de vous voir quelques instants au piano accompagnant le regretté Jean-Loup Dabadie lors d’une émission de la TSR ». Oui, je le connaissais et, comme tous ceux qui ont eu la chance de partager des moments d’amitié avec ce scénariste et parolier d’exception, je pleure aujourd’hui Jean-Loup Dabadie, qui vient de disparaître à l’âge de 81 ans.

Ce tailleur de mots ne travaillait que dans le cousu main : il avait le don rare de forger des paroles de chansons et des dialogues sur mesure pour des chanteurs et comédiens qui, habillés par lui, trouvaient leur style et la voie du succès.

Mais aujourd’hui, plus que tout, je voudrais d’abord célébrer l’homme, sa légendaire gentillesse, sa distinction, sa modestie et son sens de la camaraderie et de l’amitié, qui en faisait une personne exquise à fréquenter, un ami délicieux.

Le message de Thierry arrive à point nommé et me donne l’occasion d’évoquer un petit souvenir qui, il y a bien longtemps, nous avait réuni – autour d’un célèbre texte écrit pour Jean Gabin – sur un plateau de la TSR…
Mais, d’abord, il y eut notre passion commune pour l’univers de Claude Sautet.

Le réalisateur Claude Sautet

De  la Madeleine à Hélène…

Je l’avais rencontré au Théâtre de la Madeleine à Paris, où j’étais alors directeur de la musique pour la Compagnie Valère-Desailly. Nous nous découvrîmes les mêmes affinités pour l’œuvre de Claude Sautet, en particulier pour la musicalité de ses montages, et c’est lui qui m’introduisit dans le monde du réalisateur, avec lequel il avait si souvent collaboré et qu’il chérissait.

Tous deux étaient au même diapason : la musique, depuis toujours, faisait partie de leur vie.

Classique ou jazz, Sautet était bien plus qu’un mélomane amateur, il connaissait la musique de l’intérieur et la plupart de ses films composent des partitions musicales où le rythme des images – scandé par les dynamiques des mouvements de foule, des scènes enfumées de bistrots, de la pluie, des essuie-glaces, de la mer… – se rapproche de l’écriture musicale. S’ajoutant à la splendide collaboration avec le compositeur Philippe Sarde, il n’est pas étonnant que, dans Un cœur en hiver, son avant-dernière réalisation, la musique du trio de Maurice Ravel devienne le protagoniste essentiel du film. De son côté, Jean-Loup depuis longtemps chérissait Mozart dans son jardin secret : une certaine gracilité qui le touchait plus que tout…

Claude Sautet et son interprète Emmanuelle Béard sur le plateau de Un cœur en hiver (1992)

De ce sens de la fluidité, de la musicalité, l’étonnant accouchement à posteriori des paroles de la Chanson d’Hélène sur la musique de Philippe Sarde qui parcourt Les choses de la vie, suffirait à témoigner.

La chanson ne figure pas dans le film car, comme le rappelle Philippe Sarde, qui raconte cette histoire, Sautet « refusait de mettre des chansons dans ses œuvres par refus du sentimentalisme ». Il ajoute : « Avec Dabadie, nous nous entendons pour tirer une chanson du thème, Jean-Loup écrivant le texte. Puis, l’on va voir Romy qui, enthousiaste, demande : « Quand est-ce qu’on enregistre ? » Et l’on se retrouve, très vite, aux studios Barclay. Je supprime les cordes, fait mettre des bois, un piano, une harpe. Romy et Michel Piccoli enregistrent en une prise. Claude, présent lors de la séance avec Dabadie et moi, ne pipe mot… »

Pourtant la chanson, au-delà de la sourde mélancolie du thème qui baigne le film et ponctue par contraste les flashbacks mécaniques de la bagnole conduite par Michel Piccoli, demeurera comme un témoignage d’humanité bouleversant, désormais culte, porté par la voix fragile de Romy Schneider – la figure féminine absolue chez Sautet – et les ponctuations acides et mordorées de Michel Piccoli, l’alter-ego du réalisateur.

Philippe Sarde parle de la naissance de la Chanson d’Hélène dans Les Choses de la Vie de Claude Sautet
extrait de l’enregistrement en studio par Romy Schneider et Michel Piccoli le 6 mars 1970 (© INA)

C’est là où l’on voit le savoir-faire de Dabadie : un texte créé après la mélodie, qui vient se couler naturellement sur celle-ci, par effets d’assonances douces et frôlements de mots issus de la vie ordinaire. Du grand art. Pour réussir ce petit miracle, en apparence bien simple – rien n’est plus difficile que la simplicité – il faut maîtriser l’art difficile de la sonorité des mots, de la décantation, éviter le placage, la surimpression. S’ajouter à la musique comme par enchantement. De là naît l’émotion qui nous étreint lorsque l’alchimie de tous ces éléments se confond pour donner naissance à la ballade…

Il est en de même des nombreux scénarios qu’il écrivit pour le cinéma : un style immédiatement perceptible, une patte Dabadie, mais rien qui inonde ou qui submerge.

Que ce soit dans l’humour ou le mélodrame, Dabadie reste un artisan, un orfèvre au service de l’œuvre que portent le réalisateur, le chanteur-interprète, l’acteur. Adhérer au rythme propre du comédien, à son phrasé particulier, s’accorder à ses ruptures, à ses failles, voilà le secret du parolier, la recette du bon scénariste.
Ne faire plus qu’un avec son interprète pour arriver à la fusion qui fait croire au spectateur qu’un Serge Reggiani ou un Julien Clerc, qu’une Juliette Greco ou une Isabelle Adjani sont les initiateurs des textes de leurs chansons.

Adaptation et osmose : non seulement Dabadie cultivait l’artisanat discret, mais il avait l’oreille fine et le sens – je l’ai déjà dit – de la musicalité.

un extrait de l’émission Bonsoir du 13 mars 1987 avec Jean-Loup Dabadie en compagnie de Patrick Crispini © RTS

Maintenant je sais… ou l’art d’improviser

J’en viens maintenant à l’anecdote dont j’ai parlé au début de cet article : elle concerne l’émission de télévision dont Thierry me parle dans son message.

Nous étions en 1987. L’émission en question était une vitrine quotidienne grand public de la télévision romande, juste avant le journal télévisé, et parfois (rarement), on y ménageait une petite place aux arts classiques entre deux vedettes du show-biz.

Est-ce pour remplir un vide ou parce qu’on recherchait un musicien ? Toujours est-il qu’on m’avait téléphoné en catastrophe le matin même pour me proposer de participer à l’émission du soir, si possible avec quelques instrumentistes de mon orchestre. Comme hochet, mon interlocuteur m’avait promis qu’on ferait un peu de pub pour annoncer le concert que nous devions donner à Genève dix jours plus tard.

Il m’avait encore précisé que Jean-Loup Dabadie en était l’invité principal. La consigne était donc de jouer du Mozart (même si cela n’avait aucun rapport avec le programme de notre concert) et, pour le générique final, une chanson des Beatles (autre amour connu de Jean-Loup)… Pris de court à quelques heures de l’émission, j’avais bricolé à la hâte deux petites interventions avec deux bassonistes de l’ensemble disponibles (un duo d’austères bassons en prime time, on croit rêver…) et Nicolette, une amie violoncelliste, elle aussi membre de l’orchestre, qui ne craignait pas, à l’occasion, de jouer autre chose que du classique. Pas le temps de répéter : il faudrait se débrouiller en direct, sur le vif…

Dès notre arrivée sur le plateau, une demi-heure avant l’antenne, le journaliste présentateur se précipita vers moi et me dit qu’il venait d’avoir une idée : il avait lu quelque part que Jean-Loup Dabadie me connaissait, que c’était l’occasion ou jamais… Comme je ne comprenais pas bien, il ajouta : « J’ai l’intention de demander à Jean-Loup de dire le texte de la chanson Maintenant je sais qu’il a écrite pour Jean Gabin. Pouvez-vous l’accompagner au piano ? »
Au point où j’en étais, je m’entendis lui répondre dans un souffle : « Oui, d’accord ».

Mais il y avait tout de même un petit problème : j’avais bien dû ouïr une fois la voix rocailleuse de Gabin réciter ce texte, mais je n’avais pas accordé la moindre attention à la musique de fond sur laquelle le texte devait être calé.

« Qu’à cela ne tienne ». Il me fit emmener au pas de course par un assistant à la phonothèque/discothèque de la TSR pour qu’on me déniche sur le pouce un enregistrement du tube (c’était encore un vinyle 78 tours). On me jeta un casque sur les oreilles pour que je puisse écouter la chose, pendant que la maquilleuse s’activait sur mon visage…

Trois minutes plus tard – j’avais à peine eu le temps de mémoriser d’oreille le début de la petite rengaine – on me reconduisait dare-dare (et toujours au pas de course) sur le plateau, me plaçant devant mon piano de fortune (d’infortune ?) pour les essais-lumière.
« Pas de problème, me dit le présentateur, ça baigne, vous êtes des pros, on peut y aller ».

Quelques secondes encore et le générique était lancé…

De son côté, Jean-Loup ignorait tout du stratagème à son arrivée à l’aéroport de Cointrin. Cueilli sur le tarmac par une équipe de la télévision pour le conduire aux studios, il venait d’être informé de l’idée : « Ce serait formidable pour les téléspectateurs et pour l’audience », avait ajouté le pimpant meneur de jeu.

Dabadie, comme moi-même, avait acquis l’habitude de devoir remettre sur le métier jusqu’à la dernière seconde : il avait toujours sur lui un arc-en-ciel de feutres de couleurs pour pouvoir retoucher ses textes, les recomposer, sachant que dans nos métiers, rien n’est jamais définitivement fixé avant que le mot action prononcé par le metteur en scène ne vienne engager la caméra, le disque soit enregistré ou le rideau se lève sur la pièce de théâtre.

Mais là, ce n’était pas possible : d’abord il ne l’avait jamais fait en public et puis, comment oser reprendre cette chanson après Gabin ? Avec un sourire désarmant (dont il avait le secret), il avait donc décliné la proposition. Puis, voyant l’insistance de l’équipe, piqué sans doute aussi par le grisant plaisir de tenter quand même le coup, il avait fini par céder. Mais, avait-il ajouté, « je ne me souviens plus des paroles, il faudrait qu’on me fasse une anti-sèche… ».

Époque antique où le prompteur n’était pas encore là pour suppléer ce genre de lacune.

Arrivé sur les chapeaux de roues à la télévision, après avoir pris possession du texte écrit rapidement sur un bout de papier pendant le maquillage express… il avait déboulé à son tour sur le plateau, impeccable dans son costume croisé, ignorant qui serait celui qui devait l’accompagner au piano, le journaliste s’étant mis en tête de lui faire une surprise… Et vogua la galère…

Le résultat ? Un drôle de moment d’improvisation, un peu folklo, comme cela se passe souvent sur ce genre de plateau télévisé constitué à la va-vite, un joyeux bricolage… Nous qui apprécions le travail bien fait, qui aimions répéter, préparer scrupuleusement les choses… nous étions servis !

Je me souviens, en particulier, des petits clins d’œil entre Jean-Loup et moi, sans doute pour dissimuler le trac qui ne pouvait manquer de nous envahir en pareille situation…

Le présentateur, lui, était aux anges ! À la fin de la diffusion, il ne manqua pas de nous dire : « J’adore ces moments volés. C’est ça, la télévision ». Heureusement l’émission passa vite aux oubliettes des instants volés, et nous en rîmes par la suite, lorsque les hasards de la vie nous firent nous retrouver autour d’une bonne table.

De celui qui, quelques années plus tard, allait devenir Immortel, je garde le souvenir d’une malicieuse complicité nappée de cette gentillesse qui caractérisait le charme de cet homme au sourire tendre, qui, aujourd’hui, résonne en moi avec une douce et triste mélancolie…

Souvenirs, souvenirs…

Merci de m’avoir donné l’occasion, un instant, de me les remémorer…