Blog-notes

Barboter dans ce que l’on ignore au moyen de ce que l’on sait, c’est divin!
(L’Idée Fixe, Paul Valéry)

Manque de flamme

à propos des Jeux olympiques

par Patrick Crispini

En voyant l’autre jour l’affligeant spectacle de la flamme olympique, sans cesse éteinte puis rallumée, sous la pluie battante d’un Paris hostile et farouche, tentant de se frayer un chemin parmi des cohortes de services de sécurité, des hordes d’opposants dûment daïlilamatisés et d’autres sympathisants, tous refoulés derrière des barrières, je n’ai pu m’empêcher d’y voir une sorte de métaphore de notre époque : toujours prête à allumer les sunlights racoleurs de la « pipolisation », à « stariser » tout ce qui défile à verbe haut ou courbes affriolantes sur les écrans médiatocratiques, à être indignée par les injustices, les libertés bafouées, les misères lointaines, mais incapable de préserver une flamme du ridicule et du dévoiement auxquels les publicitaires et le « merchandising » sans scrupule ont confiné le sport et ses idéaux.

Des joueurs plusieurs fois milliardaires, échangés et revendus comme des lessives, athlètes anabolisés et transfusés au super booster, un comité olympique croulant sous l’or de ses fabuleux marchés, œuvrant pour des valeurs humanistes désormais gérés par des professionnels de la communication et du marketing…, « valeurs » offertes en pâture aux instincts les plus grégaires de téléspectateurs avachis, anesthésiés par la mondialisation bien pensante !

Que reste-t-il, au milieu de ces valses incessantes de « transferts », d’annonceurs juteux, de « produits dérivés », de l’esprit des Jeux antiques ?

Le premier marathonien, qui apporta à Athènes la nouvelle de la victoire sur les Perses, n’était-il pas déjà annonciateur des dérives politico-financières où s’est enlisé l’olympisme, cher à M. de Coubertin, lui-même si complaisant avec certain régime de sinistre mémoire au cœur de l’été berlinois ?

Sport, où est ton aiguillon ? Comme il était beau ce coureur du dimanche, ce footballeur de quartier désintéressé, qui courait, qui jouait pour la beauté du geste et la seule envie de se surpasser. Où est-il cet amateur habité par la beauté du geste et la grandeur de l’action ?

A-t-il seulement encore une raison d’être dans ce monde où tout doit être joui et consommé au plus vite, performant et rentable ?

Préférant par goût les compétitions de l’esprit à l’esprit de compétition, il me faut bien admettre malgré tout que le sport peut demeurer une bonne école pour acquérir des règles de conduite dans ce domaine, notamment pour mieux affronter les défis de l’existence, où tout compète avec tout. Mais qu’au nom de la «compétition» soient exacerbés les sentiments nationalistes les plus dégradants, dans des stades devenus cathédrales de grand-messes cathodiques, que les joueurs à crampons et mollets surprotégés soient idolâtrés, y compris dans leurs comportements les plus obscènes, cela ne peut, cela ne doit pas devenir notre horizon quotidien.

Dans l’exaltation d’un corps devenu objet de culte et un manque désormais flagrant de spiritualité, on ne peut que craindre des « retours de flammes » difficiles.

« Ce n’est pas la chair qui est réel, c’est l’âme. La chair est cendre, l’âme est flamme » disait Victor Hugo.

« Il n’y a qu’un problème, un seul, redécouvrir qu’il est une vie de l’esprit, plus haute encore que la vie de l’intelligence. La seule qui satisfasse l’homme », écrivait Antoine de Saint-Exupéry dans sa Lettre au Général X.

Et il ajoutait :
« Il faut parler aux hommes, parce qu’ils sont prêts à se rallier à n’importe quoi (…) Ce qui vaut, c’est un certain arrangement des choses. La civilisation est un lien invisible, parce qu’elle porte non sur les choses, mais sur les invisibles liens qui les nouent l’une à l’autre, ainsi et non autrement. Nous aurons de parfaits instruments à musique, distribués en grande série, mais où sera le musicien ?»

Et la musique dans tout cela ? N’est-elle pas gagnée par l’inexorable machine à digérer les émotions, à niveler les tempéraments pour en faire une pâtée digestible par tous ?

Le bel artisanat qui veille dans le cœur de l’artiste saura-t-il RÉSISTER à l’hyperbolisation ambiante, à la technicité auto-satisfaite, à la provocation rémunératrice en parts de marché et en audience facile, à la perte des identités propres pour un son et des esthétiques uniformisés et planétaires.
Face à ce jus universel et survitaminé qu’on veut nous faire prendre pour le suc du progrès, l’homme saura-t-il préserver ce que les beaux esprits du « Grenelle de l’environnement » appellent sa biodiversité ?

Le musicien, qui sait « cacher l’art par l’art même » comme le préconisait le grand Jean-Philippe Rameau, aura-t-il à cœur de préserver un mystérieux pollen qui rend la vie mystérieuse et passionnante et saura-t-il à temps sauver les abeilles, dont Albert Einstein craignait si fort la disparition ?

Saura-t-il retrouver sa lyre d’artisan pour que circule encore la fragile fécondation de la vie ; pour que perdure, mieux que cette lumière artificielle et tapageuse de néons, celle d’une flamme qui ne meure jamais et que l’on transmet, de flambeaux en flambeaux, de rêves en conquêtes, d’échecs en triomphes, de peines en joies, de vies à vies, humblement, comme une parcelle d’étincelle divine ?