Blog-notes

Barboter dans ce que l’on ignore au moyen de ce que l’on sait, c’est divin!
(L’Idée Fixe, Paul Valéry)

Pierre Boulez : la Constellation des Possibles

à l’occasion de sa disparition

par Patrick Crispini

– voir aussi : Pierre Boulez

Pierre Boulez vient de disparaître à l’âge de 90 ans, presque confidentiellement, si l’on mesure le retentissement mondial de la mort de cette star de la baguette, de ce maître-étalon de la musique contemporaine, à l’aune de celles, nettement plus tapageuses, d’un Michel Delpech ou d’un David Bowie, qui l’ont précédé et suivi de quelques heures…

Mesure et disproportion des choses J’ai eu le privilège de le rencontrer. Mes amis Jean Desailly & Simone Valèrequi le connaissaient depuis son arrivée  comme musicien de scène dans la troupe de Jean-Louis Barrault, après ses débuts de jeune loup cachetonneur dans la fosse d’orchestre des Folies Bergères avec Maurice Jarre qui, de son côté, rejoindra les premiers pas du TNP de Jean Vilar à Avignon (eh oui ! le compositeur de la musique du Docteur Jivago et celui du Marteau sans maître se sont côtoyés…) – comptaient parmi les proches de Boule (comme on l’appelait familièrement dans la troupe).

Collaborant régulièrement avec ces deux merveilleux comédiens qui venaient alors de reprendre le Théâtre de la Madeleine à Paris, ainsi ai-je pu partager quelques moments privilégiés avec ce musicien paradoxal.

Il n’ignorait pas que j’entretenais par ailleurs les meilleurs relations avec Marcel Landowski, son ennemi héréditaire, qui remodela la France musicale de l’après-guerre en créant le tissu des orchestres, théâtres régionaux et institutions musicales, trame qui, bon gré mal gré, perdure toujours aujourd’hui. Il savait que je ne partageais pas beaucoup de ses postures esthétiques. Mais il goûtait volontiers la franchise et la clarté des positions, même éloignées des siennes, lui qui se trouvait déjà embaumé dans le formol d’une cour de courtisans, dont il n’était pas dupe.

Ainsi nos échanges furent-ils cordiaux, riches, ardents : sortir d’une conversation avec Boulez donnait l’impression d’être devenu un peu plus intelligent qu’en y entrant. Avec lui, la formule de Paul Valéry « J’appelle génie celui qui sait m’en donner » n’était pas un vain mot.

Oui, il pouvait être irritant, tranchant, polémique, intransigeant avec ses (nombreux) ennemis, mais ceux qui le connaissaient vraiment savaient qu’il demeurait d’une gentillesse exquise et d’une  fidélité sans faille dans le privé.

Il haïssait les archaïsmes, le passéisme béat, la béatification du passé cachant la frilosité du présent et la peur de l’avenir. Provocateur, il disait qu’il fallait détruire pour construire du neuf. Ne pas perpétuer des traditions obsolètes, des dogmes dépassés. Partout, avec sa fameuse lisibilité, il pourfendait le ronronnement de la médiocrité (à l’aune de cette brillante intelligence synthétique, beaucoup devaient lui sembler appartenir à cette grande famille !).

L’exigence de son oreille analytique, jamais prise en défaut, son dévouement pour la valorisation des conditions de travail des interprètes musiciens, lui avaient acquis peu à peu le respect des plus grandes phalanges musicales internationales et des musiciens du monde entier.

Peut-être plus que son dogmatisme acerbe, souvent intolérant, et la rigueur  d’une œuvre un peu trop ancrée dans la rigidité post-sérialiste des années d’après-guerre, il restera comme un chef d’orchestre passionnant, à la gestique tout-à-fait personnelle, n’hésitant pas à diriger à la fin de sa carrière un répertoire romantique et post-romantique qu’il avait copieusement vilipendé – avec une férocité sans égale – à ses débuts au Domaine musical de Jean-Louis Barrault (qui lui accorda sa confiance, fasciné par son jeune et fécond anti-conformisme)…

Protégé par les Pompidou – spécialement par sa muse Claude -, dynamiteur des conventions, il devint lui-même une sorte de potentat culturel, régnant sans partage sur des institutions créées à sa botte, largement subventionnées par un état soumis à ses diktats, au dépend de beaucoup d’autres qui n’avaient pas l’heur de plaire à sa vision unilatérale. Mais, grâce à lui, un certain dilettantisme typiquement français, qui régnait encore dans les formations musicales de l’après-guerre, disparut au profit d’un professionnalisme méthodique, structuré.

En tout, Boulez détestait l’amateurisme (dans amateur, il y a aimer, et le mot est suspect dans le lexique boulézien).

À la poésie un peu désordonnée, mais enivrante d’un Charles Munch ou d’un Samson François, succède l’ordre technologique et technocratique : la musique est un métier comme un autre, dixit Boulez, voici venu le temps du fonctionnaire chercheur de l’IRCAM (Institut de Recherche et Coordination Acoustique/musique), du mercenaire contractuel de l’INTERCONTEMPORAIN, des espaces modulaires, des bunkers à musique, de la Bastille, de la Cité de la Musique…

Faut-il s’en plaindre ? Faut-il regretter le temps des grande messes émotionnelles ? Boulez, un mal nécessaire (comme on disait dans les corridors ministériels) : mais n’était-il pas urgent d’accorder le monde de la musique, un peu suranné, compassé, momifié, aux mutations technologiques et compétitives du village mondial, aux outils de la communication et de l’internet à tous les étages ? Ne fallait-il pas créer un temple nouveau voué à l’électro-acoustique, où l’ordinateur serait un instrument parmi les autres ?

Le temps, comme toujours, fera le tri, au-delà des polémiques, des diatribes, des controverses. L’œuvre de Boulez va maintenant devoir se battre dans un probable purgatoire pour conserver une place que lui disputent déjà d’autres compositeurs, qui furent parfois ses disciples, mais qui n’ hésitèrent pas, depuis longtemps,  à tuer le père pour pouvoir libérer leur propre musique des oukases bouléziennes, elles-mêmes jugées archaïques et dépassées.

Mais cela n’était pas pour déplaire à Boulez, lui qui a dit :

« Je me fabrique des règles pour le plaisir de les détruire plus tard.
Inventer sans règles est inepte.
Se conformer à des règles sans inventer est inepte aussi. »