Blog-notes

Barboter dans ce que l’on ignore au moyen de ce que l’on sait, c’est divin!
(L’Idée Fixe, Paul Valéry)

Fabrice Luchini : en Muray vivant !

Fabrice Luchini lit Philippe Muray au Théâtre de l’Atelier

par Patrick Crispini

Petite chronique du jour d’hier…

Montmartre. Dimanche matin. Grisaille et pleuviotage.
Dans ce décor, quelque chose de moi. Pas brillant. Plutôt mal, pour tout dire.
Le vent se lève… il faut tenter de vivre ! (Paul Valéry)
Serrer les fesses. Ça aide à penser debout : formule assénée par un de mes profs de philo, il y a des lunes…

Je prends sur moi, il faut y aller ! D’autant plus que je retrouve des amis, eux aussi malmenés par les petites misères.

Ne pas les manquer, ne fusse qu’un instant !

L’amitié donne aussi des rendez-vous d’amour : le sentiment ne se voit pas à l’œil nu.

Il sécrète dans un fil invisible.

Leur voiture compatissante est venue me chercher (moi qui habite à deux pas du théâtre !) : nous nous traînons parmi les embouteillages crasseux de Pigalle, guidés par la voix pétasseuse d’un GPS, qui se perd en conjectures jacassantes.

Golgotha poisseux d’essuie-glaces et de pots d’échappements : mais un rendez-vous avec Philippe Muray ne se boude pas. A l’instar du pèlerin wagnérien montant la colline verte du Festspielhaus de Bayreuth pour renouer avec la Gesamtkunstwerk (l’œuvre d’art total) de son dieu bavarois, nous nous hissons vers la Butte pour pouvoir recevoir, quasi clandestinement, entre « initiés”, la manne murayenne.

Muray : serait-ce sur le marbre de sa « Montagne » auvergnate qu’Alexandre Vialatte, un jour où l’éléphant n’était pas irréfutable,  accoucha de ce fils spiritueur, concasseur d’espaces  en toc ? (à quand Vialatte, Fabrice Luchini ?)

Ou bien est-ce dans le labyrinthe factice et glacé de Playtime que Jacques Tati abandonna le verbe à ce dézingueur des impostures du biotope ?

Ni les alcôves littéraires, ni les vessies ne mentionnent traces de ces filiations.

Tant mieux : le Théâtre peut ainsi, à son tour, servir d’écrin à l’essayiste sans arrière-pensées.

***

Comédien, pas acteur

Sur scène, devant le rideau de feu baissé, une table, une chaise et des feuillets épars.  

Fabrice Luchini « endosse » ; comme savent le faire, de toute éternité, les vrais comédiens.

J’insiste : comédien, pas acteur !

Un comédien endosse un rôle, un acteur le plie à sa loi (Gabin, Depardieu ou Jules Berry, par exemple).  

Michel Bouquet, à ses élèves : « Efforcez-vous d’être fades : vous serez comédiens ».

Louis Jouvet, lui, prophétisait :  « Comme il faut travailler pour être naturel ».

Aussi :

« Le théâtre est une de ces ruches où l’on transforme le miel du visible pour en faire de l’invisible ».

Luchini « gère » ses abîmes : funambule, jongleur, forgeron d’instants, il se fait, pour la prose de Muray, caisse de résonance, c’est son Macbeth du jour, sa Madame Verdurin.  

Il jubile de savoir « écouter la salle », d’adhérer à ses vibrations, d’en pressentir les errances, d’en deviner les peurs, de « jouer » avec « son » public, déjà conquis. Le théâtre, d’abord, est rythme :  une scansion (le pied d’un vers), une palpitation, un battement destiné à un autre battement…

Pour cela, il faut du bagage, une boîte à malices prête à être déhoussée au bon moment.

Il faut des provisions de réserve soigneusement entretenues, avoir roulé son front moite sous les feux des projecteurs, connaître toutes les ficelles pour mieux les tirer, savoir déjouer les pièges des cintres ; il faut avoir appris, à force de rabâchage, à préférer le dire-juste au dire-vrai.

Avec tout ça, il faut encore jouir d’une mémoire d’albâtre, garnie de citations en cartouchière, pour pouvoir faire feu au moindre relâchement de l’auditoire.

Il sait comme personne servir le pot-au-feu du maître à son public gastronome : dégustateurs pressés, bretteurs du prêt-à-penser, zappeurs blasés, débatteurs alanguis, dialecticiens faméliques, adorateurs du comédiens, profs de tous poils, chroniqueurs de droite, observateurs de gauche, Monsieur-tout-le-monde et Madame-Sans-Gêne, somatos et psys en goguette, minettes en perfecto, afters égarés… quelques zartistes du dimanche…

On avale la pilule Muray sans s’en apercevoir : elle est métabolisée en moins de deux.

Et même : on en redemande. En aérosol, en compresses, en capsules vers le no man’s land de l’après-histoire.

Absurde de la situation : un sociologue ovationné comme une diva ! La pensée en cabalette…

Luchini : « Vous êtes venus pour Muray, à midi. C’est vraiment dingue. Je dois être le seul  type capable de déplacer des gens un jour de changement d’heure, à midi, pour écouter du Cioran, du Nietszche  Bon allez, on attaque… »

En effet. C’est bien à une corrida que l’on assiste. Banderilles hardiment plantées dans le taureau de la bien pensance. L’animal saigne : bronca du public. La réflexion se porte olé-olé !

Luchini en matador : vocalises en strettes, technique du ventre à toute épreuve, yeux mobiles, toujours sur le qui-vive…

Arrive « le sourire de Ségolène », façade du politique, embaumée par l’ironie grinçante. C’est le tube attendu : l’arène est en liesse. 

Faire avaler dans l’allégresse du Muray, du Cioran, du Nietszche à l’heure du déjeuner. Gavage d’oies ravies pour un foie gras sociologique: quel tour de force !

Qui d’autre que Luchini, apothicaire de névroses, Docteur Knock de l’incise et de la digression, pour oser prendre le temps d’instiller, goutte à goutte, le tempo d’une pensée dans le verre à dent d’un théâtre… et de voir tous ces malades qui l’écoutent se réjouir d’ingérer leur potion ?
Qui d’autre que ce Sganarelle, frottant ses yeux fatigués par l’incessant Voyage au bout de la nuit, capable de nous faire passer pour confiseries et délectation un diagnostic aussi implacable de nos temps actuels, dont l’amertume n’est plus en bouche, ni en façade, mais à l’âme ?

Art de délester pour mieux s’élever: de laisser décanter, comme disent les œnologues.

Tout cela conforte ma conviction que la belle formule de Jean-Philippe Rameau, dissimulée dans une lettre du 25 octobre 1727, par lui adressée au dramaturge Antoine Houdar de la Motte, contient la formule magique, la clé de tout :

Cacher l’art par l’art même.

Faire simple, faire facile, faire léger, art suprême: travail de toute une vie, ouvrage invisible pour l’œil nu du spectateur. 

L’effort est un contrat avec soi-même, pas avec les autres.

Notre époque enseigne l’inverse: quelle méprise !

Chorégraphies psychanalytiques sur l’hyper festivité à tous les étages,  à propos de la régression à l’état d’enfantéisme de notre société, etc.

Les comités de salut public de la bonne efficience universelle sont en marche : à Copenhague, à la télé, partout.
Des architectures bidouillardeuses, des réseaux ploutocratiques, Philippe Muray a décrypté les impostures, l’arrogance excrémentielle. Il a mis notre époque entre guillemets, comme un bel objet à citer, hors de l’Histoire, un mobile à la Calder suspendu au-dessus du vide.

Dès lors, les mieux-disants et les bobosophes en ont fait un réac.
Usage de l’étiquette, par les agents inlassables du bien public. Le gêneur répertorié, classé, dégagé. Par le haut, à l’anesthésique de la promotion. Par le bas, dans le boudoir des alouettes.
Vieux hochet éprouvé depuis la plus haute Antiquité, perfectionné par les pouvoirs, porté à la boutonnière par les légions d’honneur des chevaliers de l’ère de l’Homo festivus.

Philippe Muray, inhumain, trop humain, sarcastique et visionnaire : Fabrice Luchini le déclame avec génie, dans le théâtre de Charles Dullin, créateur du Cartel avec Jouvet, Baty, Copeau, celui-là même qui disait : 

« Avant de mâcher les mots je mange les idées. »

Une anecdote reprise par Luchini : 

À un élève qui lui présente une tirade, Dullin dit :  « Redites-la moi demain, assis ». Le lendemain, l’élève s’exécute.

Dullin : « Mouaih ! mouaih ! redites-la moi demain, debout » . Le lendemain le type s’exécute à nouveau.  Dullin :  « Bon, bon ! Demain vous me la représenterez encore, mais assis ».

Alors le type s’enhardit :  « Maître je ne comprends pas. Je l’ai joué debout, vous m’avez demandé de m’asseoir, je vous l’ai donnée assis,  vous m’avez dit de me mettre debout. Je suis perdu, maître ! »

Alors Dullin :  « ADDITIONNE, petit, ADDITIONNE… »

Voilà ce que j’appelle: donner un sens au mot MAÎTRE.

Charles Dullin [1885-1949] dans Maldone de Jean Grémillon

J’étais heureux d’arpenter ce théâtre de l’Atelier, presque encore intact.
J’ai pensé à son fondateur: Dullin. Charles Dullin. Toute sa vie pour un seul amour: le Théâtre.
Il y avait son cheval et dormait souvent dans l’écurie adjacente, épuisé par ses spectacles montés avec si peu d’oseille, ses élèves fauchés, et la disette de la guerre. Et puis son caractère n’aidait rien: pas de concession, pas de confort facile, rien que le texte, le texte, le texte…

Malgré tout, tous le disent, il « rayonnait ».

Barrault l’appelait mon petit père ou  patron.

Quelque chose qu’on pourrait appeler: un sacerdoce (« fonction qui est revêtue d’un caractère presque sacré”), si nos actuelles activités profanes avaient encore quelque part de ce souffle auxquels les anciens savaient si bien accorder leur bel artisanat.

Un sacerdoce qui n’a ni église ni maître : seulement la conscience de bien faire son « job ».
« De sonner juste », comme disait Nietzsche.
Et, par-dessus tout, d’être élégant (l’élégance, c’est la courtoisie de l’esprit).
Édifice de la bienséance qui serait fondé sur les trois figures que je note ainsi dans mon livre Sur le fil :

l’architecte, le funambule, le jardinier.

Sainte Trinité de l’homme !

Dullin, sans doute, a dû beaucoup « jardiner ». Luchini, lui, « funambule » à ravir.
Muray est-il un architecte, ou un jardinier, ou un funambule après tout ?
Sans doute portait-il en lui, comme nous tous, un lieu géométrique où se rencontrent les trois compères donc je parle:

l’architecte, responsable du plan, qui conçoit et diagnostique,
le funambule qui vit l’instant et cherche à conserver son équilibre au-dessus du vide,
le jardinier qui patiente et accompagne le rythme de la sève.

« J’apprends jour après jour, parmi des souffrances auxquelles je rends grâce, qu’il n’existe rien d’autre que la Patience » écrit Rainer-Maria Rilke.

Parfois passe le pollen mystérieux de la connaissance. Qui le retient, qui l’accueille, qui le recueille ?

Après ces bouts de gras métaphysiques, au resto j’ai pris une salade végétarienne avec de l’eau.
Mes amis, aussi, ont fait maigre.
Signes des temps: les restrictions se portent comme du Christian Dior : avec discrétion et panache.
Ainsi va le monde. À chacun sa gamelle et ses petites misères, ou ses rêves fraternels.

Le monde est bien fait, disait M. Pangloss à son disciple Candide.
Cela doit être vrai : c’est Voltaire qui l’écrit, depuis sa retraite des « Délices ».

Le printemps se faufile d’entre les turpitudes. Portez-vous comme un charme.