Blog-notes

Accumule, puis distribue. Sois la partie du miroir de l’univers
la plus dense, la plus utile et la moins apparente.
(Feuillets d’Hypnos, René Char)

Ivry Gitlis : l’échappé volontaire

par Patrick Crispini

On me demande de dire quelques mots sur Ivry Gitlis, à moi qui l’ai un peu fréquenté, mais si mal connu, qui ne suis pas violoniste, mais seulement chef d’orchestre, une corporation qu’il détestait, « l’engeance des paltoquets », comme il aimait à dire avec son grand sourire flingueur et désarmant.

Ivry était un indomptable, un imprévisible, un aléatoire… bref tout ce que « le système » rejette ou met sur la touche. Sur la touche, celle de son violon d’enfant, il y a passé des heures, des années, dès ses quatre ans, à s’inventer un jeu aussi libre que l’air, à s’évader de sa terre natale de Palestine par les notes, par la musique. Mais aussi par un labeur acharné, dont il ne parlera jamais.

Ses facilités précoces lui donneront ce style déconcertant, indiscipliné, déroutant.

Enfant prodige, sur scène dès ses 7 ans, il subjugue, il hypnotise déjà son auditoire et séduit un Jacques Thibaud ou un Georges Enesco, qui tenteront de le mater, de lui transmettre, en cours particuliers, les arcanes du grand art. Dès qu’il vole de ses propres ailes, il est happé par le monde du management : les meilleurs impresarii du moment le projettent sur les plus grandes scènes du monde musical. Il enregistre à tour de bras, il apparaît dans moult émissions de télévisions. Son charme y fait merveille, on se l’arrache, et il se régale à fréquenter de plus en plus les univers de la variété, des pop stars, avec lesquels il s’échappe des conformismes de la musique dite « classique ».

Avec ce petit monde bigarré, cosmopolite, il se sent comme un poisson dans l’eau, il improvise à tout bout de champ. Il s’échappe encore, il danse sur un nuage, il fait définitivement sauter les dernières frontières qui le cataloguent encore comme « jeune-violoniste-plein d’avenir ».

Il est le premier à en rire, il désarçonne ceux qui voulaient l’enfermer, il casse son jouet pour le simple plaisir de s’immoler en autodétruisant son image honnie. Il devient cet anticonformiste qu’il demeurera toute sa vie, un drôle d’oiseau du genre incontrôlable. Il s’échappe, il s’échappera toujours.

Gitlis l’irréductible, Ivry le violoneux, Ivry Gitlis, l’interprète avec lequel « le milieu », peu à peu, prend des distances discrètes, mais définitives. Trop dispersé, trop touche-à-tout, trop impoli, trop maudit. Alors il court les plateaux de télé, il montre sa gueule de vieux clown au cinéma, de magicien sulfureux, jusque chez Truffaut. Il s’est installé à Paris qui en fait une de ses coqueluches.

Mais, derrière le masque ricaneur d’anar sulfureux, il dissimule sa tendresse, son humanité au grand cœur : son violon traduit tout cela, tour à tour exalté, mélancolique, fêlé, irrévérencieux, un peu klezmer pleurnichard, mais toujours sur la corde raide.

Je l’ai donc fréquenté un peu, du temps de ma proximité avec Jacques Chancel, qui l’invitait souvent sur ses plateaux. Ivry aimait être filmé, faire le beau, « frimer » comme il disait lui-même.

Il était photogénique, il le savait.

Un jour où nous nous croisons sur un set, pendant une pause, il me prend par le bras et me pousse vers le premier piano venu. Puis, sans crier gare, tout en se tortillant comme un beau diable, il accroche son violon à son cou et me lance : « Joue ! » Je ne sais pas quoi jouer. Alors il ajoute : « Bon dieu, improvise, vite, vite » … et voilà que nous commençons à improviser. Quelques accords de ma part et déjà son violon s’envole, « grapellise », s’échappe.

Peu de paroles entre nous, juste des regards, quelques clins d’œil…

Brusquement il en a marre, me fait un signe vague de la main en s’éloignant, son violon balançant comme une loque au bout de son autre bras. Il est déjà ailleurs, il est parti.

C’était comme cela avec lui : il se barrait et plus de nouvelles pendant des mois. Et puis, tout à coup, il réapparaissait, donnait un coup de fil, vous engueulait de ne pas lui avoir fait signe et, comme si on s’était quittés la veille, vous enjoignait de passer dans son appartement du 11 rue Bernard Palissy, un capharnaüm sans nom, un foutoir inimaginable. Et là, on buvait un coup, on rêvait à des voyages improbables, on improvisait, lui tanguant à son violon à peine accordé, se laissant accompagner à son piano par son visiteur du jour, toutes fenêtres ouvertes sur la rue, son vrai terrain de jeu.

Un jour, il m’invite à assister à un concert où il joue le Tchaïkovski, un de ses chevaux de bataille… D’habitude, avec les autres, les « grands virtuoses », le concerto dure au moins 35 minutes.

Avec lui, c’est bâché en moins de 25 minutes ! Les traits acrobatiques du troisième mouvement, il les tricote tellement vite que l’orchestre n’arrive plus à suivre… quant au chef d’orchestre, il surnage, tout en s’épongeant le front. Un Tchaïkovski supersonique… anti-académique, anti-tout.

De mauvais goût ? On s’en fiche. Là n’est plus la question. Déboussolé, ébouriffé, terrassé, le romantique attardé que je demeure et qui garde dans l’oreille l’insurpassable sonorité onctueuse et lumineuse de Christian Ferras, ne peut s’empêcher d’éclater de rire.

Quel tour il vient de nous jouer, ce farceur facétieux. Après la tornade, le rejoignant dans sa loge, il me zieute avec ses petits yeux perçants et me demande : « Alors ? » Et, comme je ne peux pas m’empêcher de rire à nouveau, le voilà qui se tourne vers un critique, un grand zigue un peu snob qui venait lui lécher les bottes, et lui dit, en lui tapant sur l’épaule : « Voilà ce qu’il faut écrire, mon vieux, voilà, voilà, c’est de la foutaise tout ça, vous comprenez ». Et avec ça, toujours le sourire désarmant…

Avec lui, il y avait la beauté – dont on ne parle pas, c’est comme ça, ça vous tombe dessus – il y avait le violon – on joue, pas besoin d’épiloguer là-dessus – et puis il y avait « la foutaise », tout le reste, les choses, la vie, le business, les femmes (ah ! qu’est-ce qu’il les a aimées les femmes !).

Mais au bout du compte (du conte ?), il y avait le Mont Sinaï, une sorte de rêve inaccessible, une sorte d’Eldorado pour juif errant sans foi ni loi.

Sacré Ivry, qu’est-ce que tu me manques.

Je me souviens encore d’être allé plusieurs fois le rencontrer à Vence, où il s’était bricolé une sorte de festival bric-à-brac, un woodstock de la musique « en liberté » : on venait de partout y écouter ses copains, les plus grands, Martha, Rostro, Menuhin, plein d’autres, inconnus, croisés au coin d’une rue, mais aussi Dizzie Gillespie ou son pote à chemises à fleurs, le doux-délicieux-génial Stéphane Grapelli, aussi inimitable que lui dans son jeu violonistique. Lui, le « fou à lier », il appelait ça son « festiv’à lier »

Mais comme rien n’y était vraiment sous contrôle, dans les clous, la municipalité de Vence avait décidé de ne plus subventionner ce « machin » … qui finit par sombrer, après une dernière nuit de fiesta, de folie, un bœuf stellaire, mi-jazzy, mi- classique, mi-n’importe quoi, au milieu des oliviers.

Pas de nostalgie, ni de regrets : Ivry avait déjà repris son chemin de Damas, son violon en bandoulière, avec son sourire carnassier et triste, il sillonnait le monde, dansant au hasard des rencontres, ricanant à s’en fendre l’âme, continuant à accueillir des jeunes dans son repaire parisien pour leur transmettre des « interstices », comme il disait. « Je n’enseigne pas », ajoutait-il, « j’ensemence… ça pousse ou ça crève ». Du jardinage pédagogique en plein cœur du bitume, dans Saint-Germain-des-Prés, à deux pas de son antre. Parfois les voisins, des passants, venaient s’attrouper sous les fenêtres, pour écouter : après la sérénade improvisée, on pouvait monter pour échanger un peu de joie simple, ou lui descendait pour continuer la fiesta ailleurs dans le quartier.

On pourrait parler des heures d’Ivry le partageur, d’Ivry le communicateur, comme on dit maintenant, d’Ivry le passeur d’émotions…

Oui, mais… oui mais, il y a l’essentiel, il y a son Sibelius, unique son Sibelius, quelque chose d’indicible. Il faut entendre son enregistrement pris sur le vif avec George Szell :

écouter : Jean SIBELIUS, Concerto pour violon & orchestre op.47
(Ivry Gitlis, George Szell, New York Philharmonic – Carnegie Hall, 18/12/1955)

Il faudrait encore parler de son Bartók, ses Bartók, de son Paganini, lui que l’on voyait comme une réincarnation du diabolique violoniste…

Pour comprendre un peu mieux ce diable d’homme, il faut voir le joli documentaire, si humain, que lui a consacré un de ses derniers jeunes amis, un jeune touche-à-tout comme lui nommé Gaï Tordjman, qui l’a accompagné dans ces derniers jours.

Voir le documentaire : Ivry Gitlis ou l’art de pas être violoniste (Gaï Tordjman, 2025)            

On y voit des moments de « foutaise », comme il se doit, mais aussi des instants de grâce, car Ivry, c’était d’abord une sonorité unique, à nul autre pareille, un son écorché de juif errant, un son d’yiddish en fuite, libre de toute entrave, un vibrato à vous arracher des larmes de braises. Ivry, c’était un Mensch égaré dans un monde de technocrates, un drôle de mage, une utopie saccagée, une ivresse qui, au-delà des dogmes et des normes, rejoint celle de Baudelaire :

« Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve. Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous. Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est ; et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront : « Il est l’heure de s’enivrer ! Pour n’être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. »

Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris (Petits Poèmes en Prose), 1869

Ivresse sans frontière, liberté chérie, qu’il t’a fallu payer content, cher, très cher, toi l’échappé volontaire, le flâneur incessant au cœur de la fournaise du monde, de la foutaise universelle…

Sacré Ivry, qu’est-ce que tu nous manques.

Patrick Crispini, décembre 2020