Blog-notes

Barboter dans ce que l’on ignore au moyen de ce que l’on sait, c’est divin!
(L’Idée Fixe, Paul Valéry)

Montaigne : se reprendre à soi-même

extrait du livre La Clôture féconde

par Patrick Crispini

« Il se fault séquestrer et r’avoir de soy »
(Il faut se séquestrer et se reprendre à soi-même).
Michel de Montaigne

La séquestration pour se reprendre à soi-même

Trouver un espace spécialement dévolu à cette sorte de chorégraphie immatérielle, invisible à l’œil nu, où s’accomplissent secrètement les métamorphoses successives qui, peu à peu, aboutiront à l’œuvre achevée.

Il faut pouvoir s’accorder au diapason du flux créatif, suivre le fil imaginaire dans le labyrinthe intérieur, d’une certaine manière faire tabula rasa : le chemin pour aboutir à l’œuvre livrée – délivrée – ne souffre aucune perturbation extérieure et, quand le monde sensible lentement s’organise en soi en projet cohérent, la moindre présence, même affectueuse, le moindre bruit, insignifiant, banal, est une agression susceptible de l’extirper du processus vital qui le possède.

C’est peut-être Michel de Montaigne [1533-1592] qui a traduit le mieux ce besoin impérieux : « Il faut se réserver une arrière-boutique toute nôtre, toute libre, dans laquelle nous établissons notre vraie liberté et notre principale retraite dans la solitude », confie-t-il vers 1580 à l’un de ses Essais « Sur la solitude » (Essais I, 38).

Le philosophe sait de quoi il parle : après s’être abondamment adonné au monde, avec ardeur, avec ivresse, par moult ambassades, devoirs, liens amicaux, il s’est retiré dans la tour de son château, entouré des livres qui forment son horizon.

De ce poste, il peut à la fois contrôler l’ouvrage quotidien des gens de son domaine et rassembler son esprit au plus près de la sève de sa pensée.

« Tout lieu retiré requiert un proumenoir. Mes pensées dorment, si je les assis. Mon esprit ne va, si les jambes ne l’agitent. Ceux qui estudient sans livre, en sont tous là. La figure en est ronde et n’a de plat que ce qu’il faut à ma table et à mon siege, et vient m’offrant en se courbant, d’une veue, tous mes livres, rengez à cinq degrez tout à l’environ. Elle a trois veues de riche et libre prospect, et seize pas de vuide en diametre. En hyver, j’y suis moins continuellement: car ma maison est juchée sur un tertre, comme dict son nom, et n’a point de piece plus esventée que cette cy; qui me plaist d’estre un peu penible et à l’esquart, tant pour le fruit de l’exercice que pour reculer de moy la presse. C’est là mon siege. J’essaie à m’en rendre la domination pure, et à soustraire ce seul coin à la communauté et conjugale, et filiale, et civile. »

Michel de Montaigne, in Essais III, 3, 828, 1294

Portrait en buste de Montaigne, estampe de Thomas de Leu [1555-1612] et carte postale en Dordogne [vers 1930].

Un espace à penser libre

La librairie de Montaigne. Ce n’est pas n’importe quel lieu. Il en explicite clairement les conditions essentielles :

  • concentration et proportions : l’espace doit être mesuré de façon que rien d’inutile ne vienne distraire de l’exercice de la pensée ;
  • méditation et mobilité : on doit pouvoir y alterner réflexion et déambulation, d’où l’idée du promenoir (« Mes pensées dorment, si je les assis. Mon esprit ne va, si les jambes ne l’agitent ») ;
  • isolement créatif : pour être bénéfique, l’esprit doit pouvoir se libérer des réalités quotidiennes, du temps qui passe, de l’urgence (« Reculer de moy la presse ») et se soustraire des contingences (« …soustraire ce seul coin à la communauté et conjugale, et filiale, et civile).

Dans l’essai « Sur la solitude » il ajoute encore cette précision capitale :

« Il se fault séquestrer et r’avoir de soy » (Il faut se séquestrer et se reprendre à soi-même).

Un lieu dévolu spécialement à la recherche, à la quête : un espace consacré à l’art. Tel apparaît l’atelier, orienté vers la lumière, où le plasticien s’isole depuis toujours pour déposer et disposer des outils nécessaires à l’élaboration de son œuvre… tel, pour les chercheurs, les scientifiques, le laboratoire, lieu géométrique de l’observation, où l’on s’enferme, entouré des appareils adéquats, pour mieux pouvoir isoler la formule, le virus, l’élément, le processus complexe de la matière physique ou chimique.

L’espace se réduit à l’essentiel : rien d’anecdotique ou de matériel ne doit y distraire la concentration, y soustraire la pensée. Chaque objet trouve sa place, sa nécessité, rien d’autre ne doit interférer.

Montaigne, à travers sa vision philosophique de l’espace à penser (voir plus haut), pourtant dénuée de références religieuses, manifeste les trois dimensions propres à la réclusion monastique :

  • la chambre (concentration et proportions) se rapproche de la cellule dévolue au moine ;
  •  le promenoir (méditation et mobilité) correspond à la déambulation circonscrite dans le cloître ;
  •  la tour (isolement créatif) rappelle le domaine clos du monastère, où peut s’élever la prière.

Ainsi le rituel, en trois phases complémentaires, qui relie l’isolement profane du créateur-artiste de celui du religieux-reclus (le confinement dans la chambre ou la cellule, la mobilité dans le promenoir ou le déambulatoire du cloître, l’isolement dans l’espace de la tour d’ivoire/atelier ou du monastère), correspond à un processus progressif d’introspection dont le dessein est de laisser affleurer un substrat imaginaire capable de transcender le conditionnement réel pour atteindre à une création revivifiée.

En ce sens, l’œuvre de l’artiste peut se rapprocher de la prière du mystique : dans les deux cas, il s’agit d’un processus de transformation quasi alchimique, la matière contrainte dans un espace consacré donnant naissance à une nouvelle substance spirituelle. « Tard je T’ai aimée, Beauté ancienne et si nouvelle ; tard je T’ai aimée. Tu étais au-dedans de moi » confie Saint-Augustin [354-430] dans une prière des Confessions (10,27).

Et Bernard de Clairvaux [1090-1153], promoteur de l’ordre cistercien, de préciser : Aucune œuvre n’est possible sans silence et le silence n’a de sens que si son contenu est exprimé par l’œuvre ».

Lieu consacré : lieu sacré. La clôture crée l’espace et le silence, le terreau propice à cette transmutation.

Elle est ce lieu où s’effectuent les actions de grâce et les accouchements esthétiques immanquablement difficiles, presque toujours douloureux.

De la cellule à l’accouchement libérateur, l’artiste est livré à une nuit utérine, fœtale, seul face à la progressive complexité des choix qui mèneront, bon gré mal gré, à la naissance de l’ébauche, puis de l’œuvre.

C’est au prix de cette fièvre en « jet continu », parfois au sacrifice de leur santé, que certains artistes parviennent au terme du processus créatif : vidés, lessivés, mais délivrés.

Que philosopher c’est apprendre à mourir (Essais, Livre I, chapitre 20écouter)

Portrait de Michel Eyquem de Montaigne, vers 1570 (auteur inconnu)