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Barboter dans ce que l’on ignore au moyen de ce que l’on sait, c’est divin!
(L’Idée Fixe, Paul Valéry)

Ravel : le Secret de l’Écureuil

Sais-tu ce qu’ils reflétaient mes beaux yeux ? Le ciel, le vent libre… 

par Patrick Crispini

Sais-tu ce qu’ils reflétaient mes beaux yeux ? Le ciel, le vent libre…
Colette, in livret de L’Enfant et les sortilège

L’œuvre de Maurice Ravel est profondément éclairée par la double ascendance du compositeur, basque par sa mère, suisse par son père. Ambivalence féconde qui nourrit une inspiration à la fois solaire et tendre, nostalgique et lunaire, favorisant une alchimie mêlant obsession mécanique du mouvement et poésie féerique.

Dès 1905, malgré plusieurs échecs au Prix de Rome, Ravel est reconnu par ses pairs… mais déconcerte un public qui peine à déceler sous la carapace formelle la sensibilité pudiquement contenue du compositeur.

On ne sait rien ou presque de la vie privée de cet être secret, passionné par les horloges et les mouvements mécaniques, dont les manies récurrentes se retrouvent dans la précision de son écriture confiée à des manuscrits sans ratures ni repentirs.

Élégant et suprêmement dandy, mais timide et réservé, Ravel dissimule son immense univers intérieur dans l’espace confiné d’une maison de poupée, acquise dès 1921 sur les hauteurs de Montfort-L’amaury, dont il fit de son vivant une sorte de musée étrange et fétichiste, où ne pénètre qu’un cercle d’amis triés sur le volet.
Dans le jardin qui se déploie sous ses yeux, comme un éventail mallarméen, le bassin, les arbrisseaux japonais et les minuscules allées dessinent une féérie invisible au regard profane.

Après à peine plus de quatre-vingt œuvres écrites de plus en plus lentement – chacune représentant un défi, une tentative unique, tel un chef-d’œuvre d’artisan – le compositeur doit subir l’emprisonnement progressif et le délabrement dans un corps qui ne répond plus à sa volonté, qui le laisse sans voix, incapable désormais d’écrire une note de musique.

À 62 ans, célèbre et pourtant inconnu, il disparaît après une vaine intervention chirurgicale tentée dans son cerveau toujours lucide mais dévasté par des abîmes insondables.

L’existence de Maurice Ravel semble tellement dépourvue d’éclats qu’elle en devient mystérieuse ; elle révèle une personnalité secrète, qui échappe aux analyses anecdotiques, dont l’œuvre virtuose, mesurée, recèle un raffinement orchestral et des audaces formelles et techniques d’une maîtrise rarement égalée.

Coloriste sonore, horloger minutieux des timbres de l’orchestre, Ravel montre une voie solitaire, habitée par les mécanismes de l’intelligence au service d’une nostalgie onirique des mondes de l’enfance.

Peu à peu s’impose le raffinement de ses orchestrations ciselées : des rutilances de Daphnis et Chloé écrit pour les Ballets russes, au fameux Boléro, conçu comme tauromachie mécanique conduisant à une mise à mort inéluctable (« Mon chef-d’œuvre ? Le Boléro, voyons ! Malheureusement, il est vide de musique »), des facéties de L’Heure espagnole aux mélismes sensuels et tragiques de La valse, du virtuose Concerto pour la main gauche aux émerveillements de Ma Mère l’Oye ou aux envoûtements mystérieux de L’enfant et les sortilèges… sa musique est célébrée partout depuis plus d’un demi-siècle.

Le Boléro, son miroir aux alouettes, son petit nécessaire d’orchestration (« Quel bon tour j’ai joué au monde musical ! », dit-il) demeure sans doute le morceau classique le plus souvent donné dans le monde (une exécution toutes les vingt minutes, sous quelque forme que ce soit !) et l’œuvre qui a peut-être rapporté le plus de droits d’auteur au XXe siècle. Demandez à la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (Sacem) ce qu’elle pense de cette manne inespérée !

Génie mesuré, catalogue parcimonieux : chacun des opus ravélien est un prototype, un défi particulier, un enjeu décisif. Chaque œuvre représente une tentative unique d’aborder une forme où de résoudre un problème technique ou expressif. Avec l’esprit de l’ingénieur (que lui a transmis son père), il conçoit ses objets sonores avec minutie. Comme l’horloger, devant sa mécanique de précision, il n’a de cesse de pouvoir fournir un brevet de bonne facture…

Dans ce grand mécano du rêve : un seul Quatuor, deux Concertos (dont un pour la main gauche qui est une prouesse de raffinements virtuoses pour créer l’illusion d’un jeu à deux mains valides), deux uniques tentatives dans le domaine lyrique, L’Heure espagnole et L’enfant et les sortilèges, qui échappent aux poncifs du genre et demeurent des ovnis dans le ciel de l’opéra.

On ne relève qu’une sonate pour chaque instrument : le violoncelle, l’alto ou le violon (bien qu’une sonate pour violon « posthume » des années de jeunesse ait été retrouvée). Comme si chaque nouveau travail était une sorte de challenge vital, n’admettant qu’une seule solution.

Il conserve sa vie durant une sainte horreur du pathos romantique traditionnellement lié à sa profession.

Les vocables fabrique, usine, industrie… reviennent souvent dans ses rares propos publics.

Il craint par-dessus tout l’usage immodéré des mots inspiration, carrière, artiste…
Il leur préfère de beaucoup ceux d’artisan, de facture, de technique, de savoir-faire.
Son Boléro nous le dit, nous l’assène à chaque reprise de sa petite mélodie volontairement monotone, mais dont la progressive intensité porte nos sens à incandescence : tout se trouve dans les notes, dans la bonne facture, dans le tour de main.

Ravel fait tout pour nous rappeler que ces décors sont en papiers peints, ces perspectives en trompe-l’œil, ces effets de convention… mais il suffit qu’un alliage de timbres instrumental s’éploie, qu’une mélopée de flûte s’insinue, qu’un agrégat d’accord paraisse… et toute la magie ravélienne nous enveloppe, nous emporte au pays d’Asie, de Shéhérazade, de la Belle et la Bête, « au pays des contes de nourrice » (voir dans Shéhérazade, le poème Asie de Tristan Klingsor).

Le miracle avec Ravel, c’est qu’au moment même où il nous rappelle qu’il n’est qu’un illusionniste, sa magie de couleurs immédiatement nous ensorcèle et nous fait réclamer : encore, encore !

N’en doutons pas : derrière les sortilèges se cachent des cages obscures, des trappes à vertiges, des abîmes. Que de fantasmagories, de fracas d’objets déchaînés, d’angoisses nocturnes a-t-il fallu tenter de dominer pour que l’écureuil de L’enfant et les sortilèges puisse retrouver la rose originelle, pour que la berceuse maternelle rétablisse dans le monde chaotique un paradis d’enfance perdu depuis longtemps :

« Il est bon l’enfant, il est sage » chante le chœur mezza voce à la fin de l’opéra.

Et l’écureuil, épargné par l’enfant, montre la voie : « Sais-tu ce qu’ils reflétaient mes beaux yeux ? Le ciel, le vent libre… »

Symbole de prévoyance, d’agilité, d’indépendance, d’épargne…parfois de malignité (dans la chrétienté médiévale, l’écureuil était souvent considéré comme une incarnation diabolique), le petit animal roux « qui fuit sans cesse et ne se laisse jamais capturer » aspire à s’élever laborieusement.

Ostentatoire et secret, « l’écureuil emprisonné » Nicolas Fouquet, surintendant général des finances de Louis XIV, ne portait-il pas l’écureuil comme emblème, surmonté de la devise Quo non ascendet (jusqu’où ne montera-t-il pas) ?

Comment ne pas songer, face au panache roux de l’animal, à l’élégance agile et distante de Ravel, promenant sa solitude dans Paris étourdi par les Années folles, dandy pathétique clôturé dans l’espace confiné de sa maison, aspirant à l’espace de la virginité perdue, des nymphes et des elfes, dissimulant au regard intrus toute ébauche de son travail pour ne livrer au monde que la perfection d’une partition sans trace de labeur ni de rature ?

Madame Colette ne s’y est pas trompée.
Dans son Journal à rebours, en 1941, elle décrit ainsi le compositeur :

« Les années lui avaient ôté, avec la chemise à jabot plissé et les favoris, sa morgue d’homme de petite taille. Cheveux blancs et cheveux noirs mêlés le coiffaient d’une sorte de plumage et il croisait en parlant ses mains délicates de rongeur, effleurant toutes choses de son regard d’écureuil… »

« Je songe à une fantaisie lyrique… dont j’espère faire l’œuvre de ma vie » disait Ravel à propos de l’Enfant encore à venir. L’œuvre de sa vie : nul doute que l’écureuil ne nous livre jamais toutes les clés des coffres et cachettes où il se plut à enfermer son âme généreuse et blessée.

Inutile de forcer les mécanismes des splendides automates.

La minuterie des remontoirs ravéliens nous livre, si l’on veut bien écouter avec la patience du cœur, ces territoires de l’être qu’un simple souffle peut faire disparaître.

Un chant de rossignol qui, dans la nuit, ressuscite l’enfance retrouvée.

« Qu’importe ma vie ! Je veux seulement qu’elle reste jusqu’au bout fidèle à l’enfant que je fus » écrit Georges Bernanos dans Les Grands Cimetières sous la lune.