Blog-notes

Barboter dans ce que l’on ignore au moyen de ce que l’on sait, c’est divin!
(L’Idée Fixe, Paul Valéry)

Leonardo Da Vinci : les Anges aux 9 Portes

conte philosophique

par Patrick Crispini

Ce conte, dédié à Herveline Delhumeau, a été rédigé à l’occasion d’un de ses anniversaires importants.
Il représente la dernière pièce du puzzle d’une journée, qui avait conduit la jubilaire, à travers un itinéraire parsemé de neuf énigmes – tirées du poème Les neuf portes de ton corps de Guillaume Apollinaire – jusqu’à une barque du Léman où l’attendait une centaine d’amis réunis pour la circonstance. Les symboles et références que l’on trouvera éparpillés dans ce texte y font référence.

L’ange est la créature
dans laquelle apparaît
déjà réalisée la transformation
du visible en invisible que nous accomplissons.

Rainer-Maria Rilke

Je m’appelle Lionardo, selon mon nom de baptême, mais tout le monde me connaît sous le nom de Leonardo da Vinci. Aujourd’hui, à travers le temps, j’ai décidé de m’adresser à toi.

Amour – car c’est ainsi je crois que l’on t’appelle et cela me convient parfaitement – je veux te raconter mon histoire et celle des « Anges aux neuf portes ». Peut-être, après tant d’attente, songeras-tu qu’elle n’est que le projet de te séduire par l’évocation d’un mystère un peu vague, ou te semblera-t-il improbable qu’elle ait vraiment existée.

On ne devrait jamais confier ces secrets-là à des tempéraments exaltés : ils savent se taire mais ils y mettent tant d’affectation qu’on devine leur dessein comme le nez au milieu de la figure. C’est donc moi, ton serviteur maintenant si chenu, qui vais te livrer mon secret et, pour éviter que mes fâcheuses fautes d’écriture t’embarrassent, je dicte à ton bien aimé, que je fais mon élève et disciple, ces lignes qui devraient te parvenir dans le sens que je veux. Tu devrais bien le comprendre, toi qui comme moi-même a toujours de la main gauche caressé le monde et l’as rendu de même façon.

Sache, Amour, que ton bien aimé avait reçu pour consigne de ne révéler cette histoire qu`à l’heure précise d’une conjonction dont le temps est arrivé.

C’est donc bien aujourd’hui qu’il y a très exactement cinq cents ans j’entreprenais, ce 12 août 1506, une action, je crois pouvoir l’affirmer, qui me porta plus haut encore dans la connaissance et continue, depuis tant de siècles, à marquer de son sceau le regard des hommes sur cette terre.

Ô je n’avais pas alors vraiment conscience juste de ce que je faisais. Comme toujours dans mes entreprises, j’esquissais à tort et à travers, expérimentant de nouveaux procédés et menais de front plusieurs choses en même temps, souvent sans les achever.

Après plus de vingt années d’exil, je me retrouvais dans cette bonne ville de Florence qui ne m’aimait toujours pas, m’étant à ses yeux vendu – et avec cela mes engins et mes machines qui plaisent tant sur les champs de batailles ! – à d’autres Seigneuries. Ainsi, vois-tu, dans cette affaire me faudra-t-il près de dix-sept ans pour parachever – si je puis dire ! – cette étrange œuvre issue de mon esprit curieux et fertile.

Sans doute n’y serais-je jamais parvenu sans le concours étonnant de ce que les hommes nomment depuis la nuit des temps des messagers (c’est le vieux nom des anges en ancien grec)… et de quelques roublardises du nombre neuf qui, comme tu le sais, porte en son ennéade quelque chose de la plénitude et de la perfection.

J’aime à citer les neuf muses grecques, les neuf principales planètes de notre système solaire, les neuf mois de la conception de l’être humain dans le corps de la femme, les neuf prières du bénédictin, les neuf apparitions de Jésus après sa résurrection, le carré parfait qu’il figure en mathématique, le nombre sacré qu’il est toujours demeuré en Egypte et même, selon notre Marco Polo, le nombre des plaines du ciel de Chine ou  les neuf palais du corps dans l’art du tao. Dois-je ajouter à tout cela les neuf portes de l’enclos sacré que mon maître en alchimie me fit découvrir comme « la fin d’une ombre » que représente dans le tarot ce chiffre neuvième…

Ma neuvaine à moi, tu vas le voir bientôt, avait pour siège de ses portes un territoire bien plus extraordinaire et pourtant si familier que tant d’êtres humains s’y promènent, s’y délassent, s’y enlisent ou s’y perdent sans bien comprendre que cet itinéraire porte le secret de la vie.

Basta. Pour l’instant, je veux célébrer, Amour, cette patience que m’a loué ton très proche. Lorsque l’on s’efforce de servir la recherche de la Beauté, on ne peut être durablement fertilisé que dans le cœur d’une nature humble et précautionneuse. Ta patience si reconnue, de jours et de nuits, d’accueil et de recueillement, façonne le précieux travail au centre de toi-même qui finit toujours par livrer sa lumière aux regards de ceux qui t’aiment.

Je sais à quel point cet apprentissage est difficile dans ce monde superficiel, confit dans le confort, la satiété, la course aux plaisirs du corps qu’à chaque instant ce monde d’apparences offre à des sens fatigués, inassouvis, comme le clairon essoufflé d’un idéal qu’il faudrait suivre. Je mesure, crois-moi, à sa juste hauteur cet effort qui te distingue d’une société qui capitule devant lui au profit de projets sans sève. J’ai connu tout cela : l’exigence sacrifiée à la facilité, la curiosité asséchée devant la conformité, la vanité et l’orgueil flattés par la médiocrité.

Lorsque j’étais enfant, on me disait autre. J’aimais déjà à tenter de tout comprendre sans le premier outil pour y parvenir. Je soulevais les pierres, élevais des poulies et des engrenages, contemplais les cycles du vent, des plantes, des menstrues des femmes.

Je dessinais tout ce qui volait, tout ce qui chantait, tout ce qui pleurait, tout ce qui grinçait. Je choquais mes pauvres frères lorsqu’observant les transformations et les flux de mon sexe, je déclarais ce muscle empire des merveilles, partie émergée de mystères essentiels.

On me trouvait congestionné de mille questions, n’attendant pas les réponses pour en échafauder d’autres. Je voyais Dieu en toute chose, de la plus vaste à la plus minuscule, et je cherchais des lois dans ce règne répandu si généreusement. J’avais déjà le désir de tout ouvrir, d’entrer dans les organismes, dans les labyrinthes des humeurs et des corps, de farfouiller, de fouiller le monde, de lui faire rendre jus.

À peine savais-je écrire et mon latin était aussi mauvais. Il m’a donc fallu m’inventer une langue, m’inventer une apparence et trouver ma demeure. Elle n’était pas à Vinci près de ma mère Catarina, rejetée par ses amours illégitimes avec mon notaire de père, qui tout de même, me portèrent au monde.

Ni à Florence dans la bottega de mon maître Verrochio, où j’appris tout de mon art et de son artisanat courtisan, ni à Milan où mes velléités d’architecte firent merveille, mes plans et mes cartes, mes machines de guerre et cette dernière Cène au fond du réfectoire de Sainte-Marie-des-Grâces, dans laquelle je m’efforçai de toute ma science des proportions et de l’harmonie nouée comme un secret dans le jeu théâtral des visages et les chères ambiguïtés charnelles auxquelles ma nature m’a toujours poussé.

L’homme, la femme, l’androgyne, la féminité et ce qui pour moi a toujours été la chose primordiale : l’indicible irréalité de la Grâce. Tâcher de comprendre un peu de la matérialité de la vie, ne pas craindre d’en affronter la dure et rude réalité, s’entêter jusqu’à pouvoir la regarder en face mais…

Avoir toujours en tête la quintessence du monde qui se dissimule sous les voiles multiples des mystères. Même à ce Cloux d’Amboise auprès de mon roi François le premier, j’y travaille encore, presque paralysé mais clairvoyant. Je l’ai dit il y a si longtemps : la peinture est chose mentale. La pensée seule éclaire le néant.

Voilà pourquoi mes clairs-obscurs, mes glacis infiniment redéposés, mon sfumato ne sont pas l’expression d’un savoir-faire (je me moque de ces compliments-là). Ils sont ma quête d’épaisseur, de profondeur à travers la transparence. Comme le vitrail qui laisse passer la lumière après le feu si dense des matériaux.

Il faut être funambule, montreur d’astres, il faut être avide de lumière.

Pourquoi t’ai-je narré tout cela, Amour, alors que l’histoire de mes anges t’importe ?

Parce que je voulais que tu admettes à quel point ta nature patiente, qui te fait enluminer le galet ou te réjouir d’un tout petit rien frémissant, bourgeonnant, est le jardin qu’il me faut pour planter les racines de mon histoire. Qui sait espérer le mouvement silencieux du pollen ? C’est pourtant lui qui contient la promesse des roses que tu connais.

La patience contient le grand secret de la sagesse et prépare le terrain des voluptés qui aspirent à ce qu’on les nourrisse de vérité et de beauté.

J’avais un maître qui prétendait que la Beauté nous visite lorsque nous nous y attendons le moins et s’installe alors dans une part de nous qui peu à peu se détache de la pesanteur, réclame ivresse et légèreté.

As-tu déjà songé que l’allégresse et l’allègement sont issus des mêmes racines, du même arbre ?

Bien sûr tu comprends de quelle légèreté il s’agit : celle-là n’est pas superficielle, elle résulte de décantations. C’est un territoire raréfié au centre de nous-même où notre être se déleste d’inutiles fardeaux pour installer peu à peu son corps si passager dans sa juste gravitation et l’accorder aux astres, à la nature, à la perfection du galet, à l’échelle des étoiles.

C’est là qu’interviennent, à notre insu, les messagers.

Je peux maintenant te parler d’eux. Beaucoup se trompent sur la vraie nature des anges.

Ils les imaginent flottant au-dessus de nous, autour de nous, comme d’accompagnantes présences bénéfiques, comme des mains qui nous guident dans d’invisibles signes vers des empreintes où nos pas se confortent, où notre destin s’épanouit.

Certains les voient joufflus et roses, poupins et ludions, dodus et frivoles, d’autres ombrageux et nocturnes, sombres et menaçants.

Certains leur donnent un visage et jusqu’aux traits de personnes chères, d’autres conversent à bâton rompu avec leur voix qui leur parviennent en murmures, en tambourins de tables, en balbutiements propagés par des ondes.

Certains les battent dans des jeux de cartes, les jouent aux dés où les accrochent avec le fil oscillant du pendule, d’autres les prient en silence ou en communauté, leur réclament continûment des bienfaits quotidiens.

La plupart s’accordent à s’attribuer leur gardiennage, moyennant quelques dévotions. Pour illustrer leur aspect aérien, on les a harnachés d’ailes, d’auréoles translucides.

Les plus futés parmi les quêteurs d’anges les ont déployés en spectre lumineux, en ailes irisées, tel mon si proche toscan Fra Angelico qui n’est pas éloigné de l’histoire qui nous occupe.

Pour parfaire l’admirable symbole de l’ennéade des archivistes immémoriaux les ont classés en autant de chœurs dans une hiérarchie digne de nos administrations procédurières.

Dans l’épître aux Hébreux (I-14) ne lit-on pas : « Ne sont-ils pas tous des esprits administrateurs, envoyés pour servir en faveur de ceux qui vont hériter du salut ? ».

Ainsi des séraphins aux chérubins, des trônes aux dominations, des vertus aux puissances, des principautés aux archanges et aux anges, des régiments de corps suspendus au-dessus de nos têtes survolent inlassablement nos misères et nos peines, nos joies et nos triomphes.

Tout cela te semble-t-il juste et parfait ?

A vrai dire, tu sens comme moi que l’exacte dimension de nos anges échappe à ces proportions si pauvrement semblables à celles de nos constructions humaines.

Je sais que tu n’apprécies pas ce qui est mou, ce qui se relâche, ton mari me l’a dit.

Sache donc que les anges ne flottent pas, c’est même tout le contraire.

Ils sont, dans l’ordre de l’univers, la proportion et l’harmonie de ce qui nous constitue, nous consolide. Notre existence, même lorsqu’elle fleurit dans l’achèvement le plus parfait, n’en demeure que l’armature, l’enluminure.

Les anges nous peuplent, les anges nous pénètrent, mais pas de n’importe quelle manière.

En un mot, pour nous accomplir et faire notre adhésion, les anges ont besoin d’épaisseur, de profondeur. C’est à cela que sert une vie bien remplie.

Lorsque, par nos actes et nos aspirations, nous parvenons à nous élargir, à nous densifier tout en menant le merveilleux combat de l’allègement, vers cette sorte d’apesanteur où seul notre esprit peut vraiment s’éployer et perdurer, là nous devenons écrin pour l’ange et vasque pour ses projets en nous.

Lorsque nous atteignons, subrepticement, provisoirement ou durablement cet état de plénitude, les anges forment avec notre apparence un corps si solidaire qu’il devient impossible, même à un œil exercé, de distinguer l’ange de la personne, le messager de son récipiendaire.

C’est bien en largesse de profondeur qu’il faut croître et non pas seulement en hauteur de science, de pouvoir ou de savoir.

Ce don de profondeur se retrouve parmi les êtres humains, mais aussi dans l’univers entier et dans les choses lorsqu’elles sont caisse de résonance d’une pensée d’ange créateur. En nous embellissant de profondeur et de grâce, nous devenons l’ange qui nous habite.

Voilà pourquoi certains êtres humains ont, dans leur regard et dans leur aisance à épouser les méandres de la vie, quelque chose de proprement lumineux.

Quand s’opèrent les noces de l’Ange avec l’Homme et qu’ils s’unissent dans un chant d’existence, il apparaît une autre présence, une dimension à la fois fragile et incroyablement sereine, un nouveau métal de l’âme que, par défaut de sens, je nommerai pour toi :

L’ÊTRE – ANGE

Tu comprends pourquoi ce qui est étrange peut être trace d’essence divine et qu’il ne faut rien craindre à franchir cette enceinte. L’étrange vous oblige à la dépossession, à l’abandon des remparts, à l’envol des émerveillements.

L’étrange vous contraint à rompre avec les vieilles certitudes, à occire les mirages de l’évidence, à abandonner la mesure du quotidien pour gagner l’empire des doutes, prélude à la puissance des songes.

L’étrange vous réjouit à rêver votre vie les yeux grands ouverts, les pieds sur la terre.

L’étrange n’est aucunement paradis artificiel : il est consentement à l’aube du désir, à l’effort de la joie.

Vois-tu, Amour, j’ai passé mon existence à tenter de montrer la vie telle qu’elle pourrait être à des gens qui la voient telle qu’elle est.

L’étrange est donc la première clé, celle qui ouvre les neuf autres portes.

L’art se transmet par signes, par contagion. Il faut savoir les déchiffrer.

Amour, ton bien aimé te fit subir aujourd’hui une sorte de voyage initiatique, un brin fatiguant j’en veux convenir, pendant lequel tu eus neuf énigmes à résoudre, parsemées d’ailes d’Ange et à chaque fois d’un morceau du poème de Guillaume Apollinaire – ce lointain futur fraternel qui ne manqua pas d’ailleurs de s’illustrer au début du vingtième siècle à vouloir voler ma Dame au balcon, celle qu’ils appellent La Joconde – que ce doux rêveur surréel adressa à dame Lou, depuis l’horreur des tranchées de la Grande Guerre, muni de ce titre : Les neuf portes de mon amour.

Célébrant à travers le corps de la Femme l’hymne de la féminité originelle, Guillaume y chante, tu t’en souviens peut-être, une litanie des orifices, une nonette d’ouvertures, à chacune desquelles un ange est associé :

l’œil gauche avec l’Ange du regard ;
– l’œil droit avec l’Ange de la vision ;
l’oreille gauche avec l’Ange de l’écoute ;
l’oreille droite avec l’Ange du tympan ;
la bouche avec l’Ange de la parole ;
la narine gauche avec l’Ange de l’inspiration ;
la narine droite avec l’Ange de l’air ;
le séant avec l’Ange du domicile ;
– enfin le sexe avec l’Ange de la fécondité.

Tout cela n’avait qu’un seul dessein : te préparer à accueillir mon histoire et ouvrir une à une les serrures de ton corps. Il fallait cela pour que je puisse te livrer l’histoire des « Anges aux neuf portes ». Ainsi, tu vas savoir maintenant pourquoi au-dessus des portes dans tes demeures trônent des anges.

Toute cette histoire commence à Florence.

Depuis l’an 1501, quittant par Mantoue puis Venise la chère ville de Milan à nouveau étranglée par les guerres, grâce à mes anciens protecteurs et quelque renom de mes ouvrages qui leur sont advenus, me voilà reçu par leurs Seigneuries avec, entre autre chose, le projet d’embellir leur salon des Cinq-cents d’une fresque de ma façon dans le Palazzo Vecchio.

C’est le temps où toute la ville parle et diatribe à propos du monstrueux David que le jeune Michelangelo vient d’achever et pour lequel il faut trouver une digne place.

C’est aussi le temps où, entre deux dissections et quelques joyeuses beuveries dans les caves de Zoroastre, j’abandonne lentement ma longue traîne de bellâtre, mon superbe corps si finement ourlé aux brumes du passé, pour revêtir des vêtements plus sombres, une barbe et les longs cheveux du philosophe que réclament depuis longtemps déjà mes recherches et les avancées de mon savoir.

Non pas que mon humeur se soit aigrie ou que mélancolie m’ait abordé, mais seulement pour décourager un peu le siège de tous ces jeunes gens ou bourgeois commensaux qui mettent sur le compte de mes belles manières ma propension à caresser la beauté, sous ses formes viriles qui m’ont toujours séduit, mais aussi en objets et soieries où l’on a crû bon m’avilir.

Par hommage à mes maîtres en savoir, j’ai cependant conservé dans ma garde robe mes habits tout de rose, cette rose qui me fera bientôt voir, à Rome, le maître Dürer et sa science d’alchimie.

Dans ma thébaïde sont maintenant entrés ceux de mes disciples qui savent désormais me prolonger, m’accomplir dans des ouvrages qu’ils achèvent à ma place. J’ai côtoyé les pouvoirs et leurs miroitements sournois, je leur ai accordé des primautés dans mes projets, grâce à moi ils ont pu croire au triomphe de la machine sur les fines stratégies guerrières. J’ai vendu mes plans dans tous les camps, et sans m’en cacher aucunement.

À l’un je donnais l’idée d’un canal pour ouvrir sur la mer, à l’autre la maquette d’un pont pour y passer des troupes.

Mais personne n’a pu m’attacher et dans ce commencement de siècle où la puissance de l’argent ne se connaît qu’un égal, la puissance de la foi, je suis ce que vous appelleriez aujourd’hui un électron libre.

Seule ma peinture est encore dépendante, assujettie. Et c’est pour cela même que je lui préfère infiniment mes études sur le vol et les tentatives qu’avec mes petits assistants je ne cesse de réaliser dans mes chères collines toscanes.

Voler reste ma seule obsession ; voler est la trajectoire de ma vie.

Ajouterais-je que le sens qui relie ce mot avec celui qui désigne le larcin n’est pas sans me déplaire : comment ne pas comprendre, Amour, qu’un individu doté comme moi d’ironie et d’un sens aigu d’intemporalité ne soit pas attiré par toutes les espèces de mystifications : tromper mon monde, l’égarer pour pouvoir travailler en paix, résonner aux choses sans subir continûment les raisonnements des bien-pensants.

Mais voici arrivé l’événement qui devait entraîner la suite de mon histoire.

Mon père, parmi sa clientèle notariale, connaissait un certain Francesco del Giocondo, riche marchand de soierie, qui lui avait prodigué quelques libéralités. Celui-ci avait épousé en secondes noces une modeste jeune femme nommé Lisa Gherardini, dont il aura bientôt un enfant.

Celui-ci avait insisté pour pouvoir acquérir une de mes œuvres peintes, mais je ne m’en départissais que très rarement. Alors que j’étais déjà occupé à Santa Novella par mes études de fresque pour la Seigneurie et pour laquelle moult problèmes venaient de surgir, des rivalités de clans, la menace devant ma lenteur de l’arrivée dans le projet du jeune lion Michelangelo pour décorer le mur d’en face, je proposais de faire deux portraits qui figureraient côte à côte dans le salon de ce marchand accorte : lui-même, légèrement de profil, et sa jeune épouse, son profil symétriquement tourné de l’autre côté.

Il y avait là de quoi m’amuser, avec un jeu de miroir que pouvait rehausser un éclairage dans cet intérieur de qualité.

Mais l’homme étant tout le temps absent, ou dans l’incapacité de poser, j’eus très vite à me concentrer sur Lisa. Une chose en elle me plaisait : sa simplicité que soulignaient les attributs de convention que portait une femme mariée en ce temps-là : voile sombre, cheveux épilés très haut, poitrine douce et maternelle, un peu d’ironie au coin des lèvres.

Je réalisais plusieurs esquisses et trouvant peu à peu, pour le premier plan sur la balustrade du balcon, le port des mains un peu alanguies qui me convenait bien, j’en fis coup sur coup quatre portraits, dont le peintre Raffaello, de passage dans mon atelier ne manqua pas de faire une belle copie.

Certaines de ces dames au balcon circulent encore aujourd’hui, mais elles n’ont plus rien à voir avec celle dont j’allais faire le miroir de ma quête, par un événement étrange dont je vais parler.

Tout cela me changeait les idées, au milieu du chantier du Palazzo Vecchio qui tournait au naufrage. Ayant mis au point un échafaudage totalement inédit, j’avais voulu essayer une nouvelle technique d’enduit pour travailler mieux la dynamique des masses de la bataille et créer un mystère au sein de mes chevaux endiablés.

Mais celui-ci n’avait pas résisté et devant la menace de l’intrusion de Michelangelo – qui déjà travaillait en secret au projet – je décidais de renoncer, au moins pour un temps, à ce serpent de mer épuisant.

Là survient un coup de théâtre : à la suite de la mort de mon père, un possible héritage en ma faveur devient l’objet de la rancoeur de mes frères et je vais devoir consacrer des années à résoudre cette affaire en démarches humiliantes.

Peu de temps après la dame Lisa va disparaître et le tableau va m’être rendu.

C’est en l’observant après mon départ à Milan en 1506 que je me rendis compte à quel point l’ouvrage était inachevé. Certes on voyait bien la posture cette femme, sa noblesse sensible, mais le paysage du fond ne faisait pas corps avec elle, il y avait une sorte de rivalité de convention. Bref, j’y voyais trop d’élégance et plus d’âme du tout.

Entre divers déplacements pour étudier des forteresses ou des projets maritimes, je décidais de retoucher ce portrait.

Je commence par le regard. Ce soir-là, en apposant mon glacis, après avoir adouci les contours, je sens que ce tableau semble acquérir une sorte d’épaisseur, de profondeur mais qu’il lui faut un autre regard.

C’est à ce moment que mon jeune Melzi me présente une jeune femme qui dès qu’elle m’apparaît me semble posséder cette lumière dans un œil qu’elle cligne avec malice.

J’ai voulu à l’instant, la posséder, la faire entrer dans la toile. Et je m’acharne à lui voler cet œil, sans plus penser au jour, à l’instant où nous sommes.

Après son départ, je m’aperçois que je ne sais rien d’elle, ni son nom, ni d’où elle vient et m’en enquérrant auprès de Melzi, j’apprends qu’il n’en sait rien non plus, qu’elle se trouvait là devant notre porte et qu’il l’a fait monter un peu par hasard.

Nous tentons une battue dans quelques adresses connues de nous : rien n’y fait, impossible de retrouver notre oiseau.

A l’aube, je regarde mon tableau : il a changé. Cet œil qui regarde de si loin un monde si proche me plaît infiniment. Je me dis qu’il ne faudrait jamais qu’il sèche, que je dois trouver l’ultime secret des fluides à peindre, de l’art des vernis et de ma pratique du sfumato, pour tenter de maintenir la toile dans sa splendeur humide.

Je décide de ne plus jamais m’en séparer. Voilà comment, Amour, je fus visité par le premier ange.

Quelques temps plus tard, supervisant avec le souffle de l’expérience vécue avec ma Gioconda, ma bienheureuse, l’achèvement de ma Vierge aux rochers, Salaï me présente un de ses modèles, qu’il a pour habitude d’aller chercher dans ses repères d’ombre. Ce jeune homme fier me regarde fixement et je retrouve l’émotion ressentie avec mon œil gauche nocturne. Je propose de faire de lui une esquisse pour un Saint-Jean-Baptiste auquel nous pourrions travailler, Salaï et moi.

Mais pendant une pause découvrant ma muse Gioconda, je décide de raviver la toile en lui imposant deux nouvelles couches et profite de mon Saint-Jean Baptiste pour lui voler son œil droit, que j’injecte dans les tréfonds de mon portrait.

Quand je reviens à notre esquisse, le modèle brusquement s’esquive, se revêt rapidement et s’enfuit devant nos rires ébahis. Lui non plus n’aura pas d’identité : ce fut mon deuxième ange.

Il y a maintenant deux mois que l’épisode du Saint-Jean-Baptiste fugace a eu lieu et retournant un matin, à découvrir Lisa, je m’aperçois que le haut de ce visage est devenu aussi malicieusement vivant que sa part inférieure morte et inerte.

Charles d’Amboise, gouverneur français de Milan qui me prodigue des attentions sirupeuses pour me détourner vers le royaume de France où l’on semble me vouloir, me convie ce jour-là à un délicieux concerts où chantent deux merveilleuses voix de castrats, dont le charme et la distinction sont tellement admirables.

Après la sérénade nous parlons des voix, de leur pouvoir sur les corps meurtris, de leur somptueuse fragilité et du fait que cet instrument, au contraire de tous les autres est dissimulé à l’intérieur de l’individu, impalpable, exigeant une technique engageant tout le corps entier, réceptacle et caisse de résonance des sons.

Et s’approchant de moi, ces deux jeunes gens, à tout de rôle, me disent : tout ce qui pose, tout ce qui est fixé est déjà mort. Seule la musique, éphémère, recrée sans cesse la naissance, seule la musique est toujours renaissante.

Et chacun leur tour ils me glissent à l’oreille, dans cette langue française que je comprends un peu : « les oreilles sont un paysage invisible qui reçoivent les échos de l’univers. Le lobe, le pavillon, les trompes sont les lieux d’une cathédrale dont le tympan est le joyau. Tu reçois dans ces méandres de l’or à transformer, à métamorphoser, un secret de la nature universelle qui se murmure et ne se révèle jamais ».

Ces paroles, de si belle intelligence, m’accompagnent longtemps. En y réfléchissant seul, il me semble que ma Lisa souffre de silence et de pose déjà trépassée.

Alors me vient l’idée de refaire tout le paysage et les lointains qui entourent ce visage, et de les imaginer comme des paysages d’une écoute intérieure, une sorte de monde en suspension traversé de méandres, de liquides et d’écumes, de montagnes et d’arbustes, irradiant des oreilles invisibles de ma Gioconda.

Un paysage sonore, minéral et intemporel. Tout ce que l’on ne peint pas, mais que parfois l’on entend. Je travaille avec acharnement à ce projet, par de subtiles et multiples couches successives et je ne te cache pas, Amour, que mon Salaï, devenu mon bras, et moi-même y avons œuvré encore hier dans un détail du pont à droite qui ne « vibre » pas comme il faudrait.

Plus personne, jamais, ne m’a donné de nouvelles de ces étonnants chanteurs : ont-t-ils seulement existé ? Pour moi, ils restent assurément la visite au creux de l’oreille de mes troisième et quatrième anges.

Je t’ai parlé, Amour, de la date précieuse du 12 août 1506, comme la flèche que tire l’arc-ange dans la cible du dévoilement. C’est à ce jour précis que me vint la trouvaille si essentielle.

Ma Gioconda, munie de son nouvel écrin de paysage et de ses diverses métamorphoses semblait joyeuse, presque d’un bonheur trop grand. Palpable était cette joie, mais il me semblait qu’elle s’imposât trop comme une certitude.

Mes expériences passées – et singulièrement avec Lisa – m’avaient conforté dans cette opinion que le sfumato, cette technique de « rideau de fumée » jeté sur le clair-obscur et que j’avais perfectionnée, était un savoir-faire de messager, un art d’Ange et de mélanges.

Comme je l’ai déjà relaté, l’Ange ne s’instille pas dans l’épaisseur de notre être jusqu’à en devenir l’ombre, le moule parfait ? Le sfumato n’est-il pas précisément à la peinture ce qu’est la transfusion de l’ange en être, de l’être-ange ?

À la Fabrica dont je dispose à Milan à cette époque, je tente de réaliser en vrai cette transformation de la lumière, cette transmutation.

Je m’y suis fait installer un atelier aux parois, plafonds et fenêtres entièrement amovibles, afin de pouvoir y jouer avec les métamorphoses constantes de la lumière du jour et même celles de la nuit.

Tout cela est actionné avec de subtils mécanismes qui ont coûté fort cher à mon protecteur.

Dans la fortezza, je m’essaie aussi à des expériences de chambre noire où quelques manipulations chimiques me permettent d’obtenir assez aisément l’illusion d’une photométrie. C’est en devenant mon propre modèle qu’en ce fameux jour où nous sommes, je crois deviner tout à coup sur deux épreuves successives l’ébauche d’un sourire sur mes lèvres.

Aucun moyen de reproduire l’expérience et lorsque j’y retourne un peu plus tard le sourire a disparu, faisant place à des lèvres fines et figées que je connais trop bien.

Je décide donc de tenter le projet de retrouver cette ébauche de sourire sur ma Lisa, que j’expose à nouveau aux tourments de mon pinceau.

Mais quel modèle prendre ? Il me revient alors le souvenir de ce joli David de Donatello, pour lequel avec d’autres j’avais posé alors que j’étais bien jeune et, me disait-on, fort beau et dont le maître m’avait dit n’avoir retenu que mon sourire, parce que, m’assurait-il, à ces yeux celui-ci contenait l’immortalité.

Je fis le voyage pour le revoir et m’empressais d’en établir une copie pour y travailler.

J’ai gardé longtemps ce sourire par devers moi et c’est beaucoup plus tard que j’ai pu lui donner sur la toile sa forme définitive.

Mais ce jour-là, dans ma chambre noire, le cinquième ange, sans l’ombre d’un doute, m’avait visité à mon insu.

Voilà pourquoi aujourd’hui, Amour, tu célèbres la chose la plus précieuse et la plus rare au monde, la plus fugace aussi : l’esquisse d’un sourire ! As-tu seulement mesuré, Amour, sur toi-même, ou sur ceux que tu aimes, ce qu’est vraiment l’espace d’un sourire ?

Avec Francesco et Salaï, nous nous trouvons vers 1514 à Rome auprès de Giuliano da Medici, le jeune frère du nouveau pape Giovanni da Medici, connu sous le nom de Léon X.

On y mène grand train et j’essaie de suivre le rythme endiablé de mes chers protégés.

Quant à Giuliano, qui n’a pas encore pris femme et a gagné, dans une austérité pieuse, ce mérite qu’il galvaude auprès de ces nombreuses maîtresses, il s’ingénie à rendre ma vie divertissante. Désormais ma Lisa et quelques autres tableaux ne me quittent plus.

Un soir d’une fête où, les yeux bandés, m’ayant entraîné dans une farandole de corps, de saveurs, d’odeurs et de formes dénudées, quelques jeunes personnes s’évertuent à me faire deviner à qui appartiennent des parfums et des mets, deux jolies femmes me soumettent leurs minois. Je demande des noms : on me donne deux charmants prénoms.

Alors je demande à Salaï mon cahier de feuilles pour que j’y puisse y dessiner à l’aveugle les deux visages.

Plus tard je retrouve ma liberté et toute ma vision. En regardant le lendemain mes pauvres dessins tâtonnés, j’ai la surprise de n’y plus voir que deux nez, seuls vestiges de ces deux muses. Comment ai-je pu ne croquer que ces détails d’anatomies pourtant fort attrayantes et généreuses au toucher ?

C’est alors que j’entrevois, en regardant à nouveau Lisa, qu’ils sont en proportion exacte le nez qui manque à mon portrait pour devenir inspiré, pour devenir vivant !

Une fois encore, je me remets à l’ouvrage et retouche ma Gioconda.

Qu’elles fussent ou non parmi les maîtresses de Giuliano, il ne fait aucun doute pour moi que j’ai tâté, ce soir-là de mon sixième et septième ange.

Je suis maintenant dans le domaine de Cloux que le grand monarque François 1er a mis à ma disposition. Mes disciples sont avec moi et ma santé chancelante trouve d’heureux bénéfices au bord du cours de cette Loire, fleuve majestueux et changeant qui convient si bien à mes travaux sur l’eau, qui les consacre et les illustre en quelque sorte.

J’ai 64 ans. Je sais pour bientôt l’inéluctable. Tant de projets sont encore à l’étude, d’œuvres à terminer, et quelques-uns de mes écrits et principes demandent à être classés, organisés, tant leur foisonnement, leur apparente dispersion ne les rendent lisibles que par moi.

J’ai fini par accomplir dans le mode de peinture le travail auquel j’aspire depuis longtemps : une synthèse qui soit aussi évidente en sa simplicité que multiple et complexe en ses résonances.

Saint-Jean le Baptiste, comme avant moi de nombreux artisans, n’a jamais cessé de m’inspirer. Il est, au cœur du mystère de la foi, la pièce maîtresse, celle qui révèle et s’efface mais qui dans l’ombre rayonne des savoirs immémoriaux.

Tous mes Baptistes précédents, toutes mes tentatives – et même cet ange auquel Francesco a malicieux ajouté un sexe rigide – lui ressemblent étrangement.

Je n’y peux rien. Dans la profondeur dont je t’ai parlé, Amour, les visages, les traits, finissent tous par converger vers un être unique, porteur des ambivalences et des miroitements, fécondeur de lignée, mi-homme, mi-femme, comme l’univers est partout mâle et femelle et nous-même masculin féminin.

Je l’ai voulu le doigt levé vers des ténèbres aveuglantes de clarté, montrant ce qui ne saurait être montré, un ailleurs familier et étrange.

J’ai dit à Salaï – tout au moins quand Mathurine la gouvernante me libère un peu de ses soins incessants – qu’il est trop vite satisfait de tout. Il trouve que nous avons fait le tour des choses et qu’il faut maintenant penser à produire un peu pour faire parler, à reproduire beaucoup pour faire fructifier.

Et moi je regarde ma petite Lisa qui, comme mon Baptiste, n’est plus vraiment Lisa.

Et je demande encore une fois à  mon assistant d’envisager une ultime retouche, avec cette dernière technique de mon crû – perfectionnée à Milan – dont la subtilité diaphane interdit, même à l’œil exercé, de discerner les strates successives, les couches combinées.

Mon art est une escroquerie suprême : je dissimule, j’enfume, je dissous pour atteindre à la matière unique, comme l’homme à force d’apprendre et de se raboter à la vie, finit par devenir un parchemin uniforme, un masque de comédie ou de tragédie.

Je pense : c’est une dame à son balcon penchée sur le vide du monde. Elle oppose à ce vide l’esquisse d’un secret concentré sur son sourire.

Tout va bien : tout le monde peut le voir.

Et alors ? Que manque-t-il encore ?

Une ultime fragilité qui puisse la rendre éternelle, l’impression qu’elle n’est pas vraiment assise, pas vraiment debout, qu’elle est entre deux… qu’elle attend.

C’est Mathurine qui m’a ouvert les yeux :

Elle m’a dit : « votre jolie dame est si belle, mais sur quoi qu’elle est assise ? »

Allons, allons, Salaï, il faut reprendre encore et, pour rendre l’entre-deux, redresser les chairs, la poitrine, qu’elle semble palpitante dans sa respiration, que l’on devine cette palpitation, que son instabilité toute relative ne trouve aucun appui, ni sur les bras ni sur le trésor refermé de ses mains (quel problème ces mains, je n’ai jamais aimé dessiner les mains, toujours trop franches, ou malhabiles, ou franchement mal proportionnées).

Mon maître me disait qu’une main c’est le reflet d’une âme. Que disent les mains de Lisa : ont-elles aimé, ont-elles caressé, ont-elles travaillé, ont-elles souffert ? Ne pourraient-elles pas, comme Saint-Jean, avoir montré, avoir désigné quelque chose ?

Rien ne doit être apaisé dans cette femme et pourtant tout doit demeurer absolument serein.

Avec mon Salaï, qui me supporte encore, nous avons fini par trouver une issue : tant sont devenues apparentes les petites veines de cette gorge, tant sont furtives les ombres de cette poitrine que la peinture en séchant est prête à craqueler.

Traversera-t-elle le temps ? A force d’apprêts translucides, à force de chercher les rayons qui la traversent, pourra-t-elle subir encore les affronts sans égards des temps à venir ?

À la vérité, j’aime cette sensation d’éphémère. Il faudrait que rien ne dure de ce qui appartient à la Beauté, afin qu’elle soit sans cesse réinventée.

Et puis c’est Mathurine qui a raison : c’est sur son derrière d’abord qu’on est assis.

Je crois par son bon sens éclairé que, ce jour-là, Mathurine a été mon huitième ange.

J’attends tout du neuvième… et pourtant plus rien de neuf. Me voilà presque paralysé et toujours avec mes dessin inachevés.

On vient maintenant me visiter. Le nonce du pape s’est extasié devant mes toiles et j’ai tenté sur lui l’expérience de ma Lisa. Il a penché son long nez jusqu’à presque toucher la toile pendant qu’il dictait à son scribe des impressions élogieuses.

Il a vu les petites veines, la palpitation sourde du cœur, il a même vu ce qu je n’y ai pas mis, des sourcils duveteux à peine visibles dont il s’enorgueillit à voir la méticulosité du parfait chef d’œuvre. Mais rien de mes vieux trucs, de mes repeints, de mes petites alchimies : pour lui tout a jailli d’une seule fois, comme une pâmoison offerte à un génie fort habile.

As-tu remarqué, Amour, comme ceux qui prétendent connaître la Beauté et la cultiver dans leurs collections sont gênés devant le mystère, comment ils s’emploient à en déjouer les maléfices en s’accrochant aux détails techniques, en les élevant au rang suprême ?

Ou comment, par peur des abîmes, ils inventent au sujet des petites histoires, des anecdotes qui les rassurent et les rattachent à leur propre univers ?

Il n’est qu’une règle, mais elle vaut en tout : l’effort qui se montre est une injure au goût.

Invisible doit demeurer le tour de main. L’œuvre n’a pas d’histoire ni de temps de gestation. Elle est au monde, voilà tout. Quand elle est grande, universelle, elle semble avoir toujours existé. L’auteur, lui-même, ne lui appartient plus.

Aujourd’hui, beau jour de printemps de l’an 1519, j’ai fait avec Melzi mon testament.

Qu’il emporte tout et se débrouille. Que le roi conserve ce qui lui appartient. Que les miens se partagent ces quelques arpents de terre qu’il me reste en Toscane. Que je retourne à la terre, à l’univers, que je redevienne sphère, que j’entre dans l’épaisseur du temps et que l’arc-ange m’y décoche une de ses flèches magiques.

Depuis ma couche j’ai demandé qu’on dégage encore une fois ma Lisa.

De loin je veux la voir en son inachèvement.

Je ris à la pensée des confusions qui ne manqueront pas de naître après mon départ sur toutes ces Madones, toutes ces dames que j’ai peintes à l’identique ou presque, ou que j’ai fait copier par mes jeunes élèves.

Je ris de toutes ces poses confondues.

Et elle, ne sourit-elle pas de moi, de ma paresse à l’éconduire ?

Et c’est Catarina, maintenant que je vois, Catarina ma douce mère rejetée, dont comme blason j’ai porté les traits toute ma vie, c’est elle peut-être qu’il faut qu’enfin j’incruste dans la toile, c’est autre moi-même dont je suis la vengeance.

En toute hâte je fais venir Salaï et Melzi : qu’ils travaillent tous les deux sur ce portrait de ma mère qui ne m’a jamais quitté, qu’ils le transfèrent dans l’autre, qu’elles se nourrissent l’une de l’autre, qu’elles se confondent l’une dans l’autre, qu’elles ne renvoient plus que la boucle refermée d’une existence fécondée par un ventre si lointain.

Que meure Lisa, Monna Lisa, pour devenir peu à peu cette femme en moi qu’après moi l’on verra comme un immense doute posé à la devanture du monde.

Salaï et Melzi travaillent en alternance : ils suivent mes indications mais savent exactement les gestes qu’il faut accomplir. J’aurais voulu pouvoir conduire ce dernier travail jusqu’à son terme.

J’aurais aimé que le roi fut à mes côtés pour comprendre la vraie portée de cet ouvrage, mais ce jourd’hui il est à Saint-Germain-en-Laye.

Mon souffle a cédé, mon cœur est arrêté : mes peintres m’ont entouré et je vais mourir dans leurs bras mêlés. Il me vient une odeur de glacis et de vernis, et comme sur la toile abandonnée, un vent glacé est entré en moi.

Reconnaissant. Je suis reconnaissant. Pour tout le livre du monde que j’ai pu feuilleter sans jamais me lasser. Pour ces pages que j’y ai écrits de mon écriture gauche.

De ce rire et des roses qui ne m’ont jamais quitté, de ces mains qui m’ont guidé, de cette légèreté que j’ai pu caresser, de cette profondeur où j’ai pu me perdre, de ces dons qui m’ont transformé, de la nature qui fut ma vraie maîtresse.

Je m’abandonne et je vous abandonne ma Dame.

Un ange que je nomme maman m’appelle dans la nuit et je dois me rendre à son rendez-vous. Un ange passe sur mon tout neuf cadavre, il m’effleure de sa voix berçante. Serait-il de toutes les portes fécondes le neuvième de ma ronde ?

Amour, n’oublie pas mon histoire. Beaucoup te diront que mes anges n’ont pas existé, et que ce chemin, je l’ai fait tout seul. Mais ne les écoute que d’une oreille : ils ne voient que le bout de leur nez et se refusent à l’étrange.

Garde au-dessus de tes portes toujours une trace ailée.

Quelques-uns, que Salaï et Melzi en Toscane enseignèrent, ont célébré l’avènement de la Dame et continuent encore aujourd’hui à prolonger la tradition : ils ont au-dessus de leurs portes toujours un ange discret. Ton bien aimé lui-même, qui l’a reçu de son maître, n’a jamais manqué à cet usage.

La Dame, comme celle d’Apollinaire, porte la fécondité, non pas seulement celle de la maternité, mais en ces neuf portes de l’ensemble des sens qui la relie à l’univers entier.

Alors pense à ton Vinci, à ce Leonardo qui fut honnête homme et chercheur impénitent.

Pense à ton serviteur sur la route nappée de roses qui s’ouvre toujours à la connaissance, c’est-à-dire à l’amour.

Et crée de tes mains cette nouvelle profondeur de toi-même avec ou sans l’aide des Anges. N’attends pas des autres le savoir que tu possèdes en toi : laisse-le s’envoler, se rompre le cou et repartir.

Des mains veillent dont certaines souvent sont dans les tiennes.