Blog-notes

Barboter dans ce que l’on ignore au moyen de ce que l’on sait, c’est divin!
(L’Idée Fixe, Paul Valéry)

Wagner, Liszt et la lugubre gondole :
un beau crépuscule

la suite de l’article Donna Forcola, la Dame de Venise

par Patrick Crispini

Wagner, Cosima et Franz Liszt à Wahnfried en 1881 par Wilhelm Beckmann, détail © Richard Wagner Museum, Bayreuth

Gondole lugubre, macabre…

Serait-ce celle que le visionnaire Franz Liszt déposa sur une partition à Venise pendant une nuit d’insomnie, envahi par l’intuition de la disparition prochaine de son beau-père, le compositeur et dramaturge Richard Wagner qui, lui aussi, se trouvait dans la Sérénissime, en ce début de 1883, réfugié avec Cosima Liszt, son épouse et vestale, héritière du domaine des dieux, parmi les soies lourdes du Palazzo Vendramin ?

Écouter : Franz Liszt, La lugubre gondole

Était-ce, cette barque, un présent voué à leur réconciliation, au moment où le vieux démiurge s’était enfin décidé à dédicacer sa dernière œuvre au génial virtuosel’Action sacrée de son Parsifal qui l’avait ruiné et dont il avait bu la coupe jusqu’à la lie – « en reconnaissance » pour celui à qui il devait tant. Ne lui avait-il pas emprunté des « trouvailles harmoniques » novatrices, volé sa fille bien-aimée pour convoler avec elle en noces scandaleuses, profité des libéralités d’un carnets d’adresses, que le pianiste hongrois n’avait pas hésité à lui ouvrir généreusement ?

Échoué dans Venise, tel un vaisseau fantôme, tanguant entre les lectures de Schopenhauer, les crises d’érésipèle et quelques menus plaisirs au caffè Florian, le vieux lion, en cet hiver morose, songeait  à reprendre un ancien projet, qui n’avait jamais cessé de travailler en lui depuis ses premières valses-hésitations autour du personnage faustien : rédiger un essai sur l’éternel féminin, à l’image, peut-être, de celui que chante Goethe dans son dernier Faust :

Alles Vergängliche ist nur ein Gleichnis ; Das Unzulängliche, hier wird’s Ereignis ; Das Unbeschreibliche, hier ist es getan ; Das Ewigweibliche zieht uns hinan.
L’éphémère n’est rien qu’une image ; l’inaccessible ici, n’est plus hors d’atteinte ; l’indescriptible ici, est accompli ; l’éternel féminin nous entraîne vers les sommets.

Écouter 3 versions de ce chœur final (extraits) :

Loin de Wahnfried – ce havre tardivement obtenu, grâce à son roi protecteur, sur la façade duquel le compositeur avait fait inscrire : « Hier wo mein Wähnen Frieden fand – Wahnfried – sei dieses Haus von mir benannt » (Ici, où mes illusions trouvèrent la paix – Wahnfried – ainsi je nomme cette maison) – loin des intrigues bavaroises, de l’Or du Rhin et de ses maléfices, n’avait-il pas surtout fui des créanciers qui, depuis toujours, le harcelaient ? Rêvant, au passage, de noyer dans le Grand Canal tous les déficits accumulés de ses rêves bayreuthiens, comme ce prince vénitien qui, jadis, pour impressionner ses hôtes, y précipita sa précieuse argenterie par les fenêtres de son palais (avant, il est vrai, de mander ses laquais d’aller les récupérer nocturnement en relevant les filets qu’il y avait fait jeter préalablement…).
Sauver les apparences : tout réside dans l’art d’accommoder les (beaux) restes ! 

Richard Wagner ! Ce fauve toujours en cage, cet anxieux laborieux, cet éternel amant, ce rebelle en robe de chambre chamarrée…
A-t-il seulement pris le temps d’observer, depuis les fenêtres de son asile, le travail de la rame sur la dame de nage ? A-t-il ressenti ce « leitmotiv » lentement balancé d’arabesques maritimes ? Si oui, s’en serait-il inspiré pour mener plus loin la nacelle de Lohengrin ? Devenir marin des Doges, plutôt que dresseur de dragons, pourvoyeur de philtres pour un roi de Bavière malheureux…

On peut en douter, tant son cap, tenu contre vents et marées, le rendit presque toujours insensible à d’autres sillages moins flamboyants…

Une gondole, celle esquissée par Liszt dans ces mois d’hiver, déjà presque funèbre – Wagner, après une dernière dispute avec Cosima,  mourra quelques jours plus tard, dans l’après-midi du 13 février, à sa table de travail – qui annonce la fin du « magnifique crépuscule que l’on a pris pour une aurore », selon la formule sacrilège de Claude Debussy, wagnérien inconditionnel puis repenti.

Gondole fantomatique qui précède le glissement solennel de cette autre sur les eaux froides du Canal Grande, dans un cérémonial digne du Walhalla,  qui va conduire la dépouille de Wagner à la gare de Santa Lucia, vers un train qui doit l’emmener à Bayreuth, vers sa dernière demeure (ironie des destins : Liszt, selon la volonté de sa fille, l’y rejoindra trois ans plus tard…).

Richard Wagner in Bayreuth (1882). De gauche à droite, au premier rang : Siegfried et Cosima Wagner, Amalie Materna, Richard Wagner. Derrière eux : Franz von Lenbach, Emile Scaria, Fr. Fischer, Fritz Brand, Herman Lévi. Puis Franz Liszt, Han Richter, Franz Betz, Albert Niemann, la comtesse Schleinitz, la comtesse Usedom et Paul Joukowsky.  [reproduction photomécanique d’une peinture à l’huile de G. Papperitz]

Un beau crépuscule

A vrai dire, hier comme aujourd’hui, l’hiver à Venise est une chance pour ceux qui ne craignent ni les brumes wagnériennes, ni les pastels debussystes.
La ville ne se fait vraiment miroir de songes qu’après l’ardeur des régates, le passage des grands paquebots, aux abords mordorés de l’automne. Le fusain de Turner y dessina des crépuscules insondables.

Encore faut-il se laisser flotter, savoir avancer à tâtons dans les brouillards où se devinent les façades, les fantasmagories. Il faut se perdre pour pouvoir se retrouver…

Si ce n’est à la pescaria, pas besoin de lever la voix pour se faire comprendre d’un calle à l’autre. Tout bruisse à échelle d’homme : il y aurait péril à réveiller un chat dans le crépuscule doux de l’arrière saison.

Les vénitiens – comme les chinois de Baudelaire« voient l’heure dans l’œil des chats ».

Malgré ce que laissent accroire les vendeurs de graines de piazza San Marco, ce n’est pas le pigeon qui règne ici, mais le chat, maître du labyrinthe, qui se faufile dans les sestieri, pendant que s’y égarent les derniers badauds.

Venise, Venise…

Tu le sais bien, personne ne la possèdera jamais, cette belle indolente, ni Philippe Sollers, qui casanovise dans les salons, ni Paul Morand, ni Byron, ni Stravinsky, ni tant de pastellistes appliqués, de versificateurs qui crurent l’enfermer pour toujours dans une bulle de verre.

Ni moi, qui l’ai pourtant aimée, plus que tous les autres, comme tous les autres, à en perdre le souffle.

Alors, quand passe, à peine visible, au loin cette gondole, liane éparpillant sans heurts les derniers reflets qui meurent au pied du Redentore, personne, personne vraiment, n’aurait à cœur de se laisser distraire, tant est palpable une éternité qui semple s’inviter à durer encore un peu.

Il y a comme une prière qui flotte à l’horizon, un sillage d’élégance, de civilisation, un balancement nuptial accueilli par la nuit.

Qu’il s’efface déjà et bientôt se dissolve, ce mirage d’azur, n’étonne nullement: il ne faudrait pas qu’un de nous, jamais, s’habitue trop longtemps à cette beauté, au risque imprévisible de s’y abîmer, corps et âme. .

Illustrations : photographies de Patrick Crispini