Blog-notes

Accumule, puis distribue. Sois la partie du miroir de l’univers
la plus dense, la plus utile et la moins apparente.
(Feuillets d’Hypnos, René Char)

DON QUICHOTTE : UNE QUÊTE MAUDITE AU CINÉMA

Pabst, Ravel, Welles, Brel, Gilliam… et les autres

par © PATRICK CRISPINI

Fédor Chaliapine dans le rôle de Don Quichotte dans le film de G.-W. Pabst [1933]

DES DÉBOIRES & DE LA DICTATURE DES APPARENCES

Les apparitions au cinéma de Don Quichotte ont toujours été chaotiques, engendrant des déboires sans fin, sans parler des nombreux projets avortés, productions mort-nées, déroutes financières qui ne cessèrent d’entacher les multiples tentatives d’adaptations du chef-d’œuvre de Miguel de Cervantès Saavedra (1547-1616).

Une sorte de malédiction semble poursuivre la plupart de ceux qui se sont risqués à tenter de fixer sur la pellicule les errances chevaleresques du Chevalier à la triste figure. Peut-être trouve-t-elle sa source dans la propre destinée de l’écrivain hispanique, qui fut poursuivi par la malchance : soldat de l’armée royale espagnole engagé dans des péripéties aventureuses, il perd sa main gauche à la bataille de Lépante en 1571, puis passe cinq années en captivité en Algérie. Ainsi n’a-t-il pas écrit en prison le premier tome du Don Quichotte, incarcéré pour ne pas avoir prélevé assez d’impôts dans sa fonction de percepteur du royaume de Grenade ? À la même époque, n’a-t-il pas déposé ses avoirs chez un banquier portugais, lequel fit faillite, ce qui le reconduisit à nouveau en prison à Séville de septembre à décembre 1597, puis en 1602 et 1603 ?

Miguel de Cervantès, El Ingenioso Hidalgo Don Quijote de la Mancha, vol.I (1615)
Portrait présumé de Miguel de Cervantes attribué à Juan de Jáuregui (1583-1641)

Et même si L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, publié en 1605, fut un succès immédiat, fustigeant un penchant romanesque de l’époque pour les aventures chevaleresques, l’écrivain n’en finit pas avec sa déveine : en juin 1605, Don Gaspar de Ezpeleta, un chevalier navarrais de Santiago est mortellement blessé devant la maison de l’écrivain qui est accusé du meurtre et sa famille étant mise à l’index. Dépité, finalement reconnu innocent, il tarde à écrire la suite des aventures de Don Quichotte. Mais un auteur, sous le pseudonyme d’Alonso Fernández de Avellaneda, jamais démasqué à ce jour, fait paraître à Tarragone, au cours de l’été 1614, un deuxième tome apocryphe, qui donne une suite au premier récit de Cervantès. Ce dernier finira par publier la fameuse seconde partie en 1615, juste un an avant sa mort, où il ne manquera pas de régler ses comptes avec l’usurpateur :

« Vois quel est ce livre, dit un diable à l’autre ; » et l’autre répondit : « C’est la Seconde partie de l’histoire de Don Quichotte de la Manche, composée, non point par Cid Hamet, son premier auteur, mais par un Aragonais qui se dit natif de Tordésillas. — Ôtez-le d’ici, s’écria l’autre diable, et jetez-le dans les abîmes de l’enfer, pour que mes yeux ne le voient plus. — Il est donc bien mauvais ? répliqua l’autre. — Si mauvais, répondit le premier, que si, par exprès, je me mettais moi-même à en faire un pire, je n’en viendrais pas à bout. » Ils continuèrent leur jeu, pelotant avec d’autres livres ; et moi, pour avoir entendu nommer Don Quichotte, que j’aime avec tant d’ardeur, je tâchai de bien me rappeler cette vision. — Vision ce dut être en effet, dit Don Quichotte, puisqu’il n’y a pas d’autre moi dans le monde. Cette histoire passe de main en main par ici ; mais elle ne s’arrête en aucune, car tout le monde lui donne du pied. Pour moi, je ne suis ni troublé ni fâché en apprenant que je me promène, comme un corps fantastique, par les ténèbres de l’abîme et par les clartés de la terre, car je ne suis pas du tout celui dont parle cette histoire. Si elle est bonne, fidèle et véritable, elle aura des siècles de vie ; mais, si elle est mauvaise, de sa naissance à sa sépulture le chemin ne sera pas long. »

(in Miguel de Cervantès, El Ingenioso Hidalgo Don Quijote de la Mancha, vol.II (1615),
chapitre LXX, extrait, traduction Louis Viardot)

On connait l’histoire de ce roman picaresque : il conte les aventures d’Alonso Quichano, pauvre hidalgo obsédé par les livres de chevalerie qui finissent par altérer sa vision de la réalité.

S’étant persuadé d’être un chevalier errant du nom de Don Quichotte, Quichano part à l’aventure juché sur Rossinante, son cheval famélique, en compagnie de Sancho Pança, un laboureur madré devenu écuyer, par la volonté de son maître. Voué à la dévotion de sa Dame, une simple paysanne dont Quichotte, dans son imagination délirante, va faire surgir Dulcinée, l’élue de son cœur, à qui il jure amour et fidélité éternels, le vieil homme se sent investi de la mission de combattre le mal et de protéger les opprimés.

Sur son chemin d’errance, les multiples aventures qui le confrontent à la rude brutalité du réel deviennent autant d’épisodes fantasmagoriques : les auberges se muent en châteaux, les paysannes en princesses, les moulins à vent en terribles géants… En inversant les valeurs communes du monde, la folie utopiste de Quichotte nous incite à nous délivrer de la dictature des apparences.

TROIS MYTHES MODERNES : FAUST DON QUICHOTTEDON JUAN

Frontispices des trois premières éditions :
– Johann Spies (1540-1623), Historia von D. Johann Fausten (vers 1487)
– Miguel de Cervantès (1547-1616), El Ingenioso Hidalgo Don Quijote de la Mancha, vol.I (1605)
– Tirso de Molina (1579-1648), El Burlador de Sevilla (1630)

Figure prototypale devenue mythique, Don Quichotte rejoint dans sa pérennité universelle deux autres grands mythes modernes, eux aussi issus de la littérature occidentale : Faust et Don Juan.

Ils ont en commun plusieurs caractéristiques :

  • Héros littéraires, ils sont tous de pures créations de fictions narratives largement diffusées par l’imprimerie alors en pleine expansion.
  • Ils sont relativement contemporains, nés à 150 ans de distance, entre 1487 et 1630 :
    • Faust, à partir du livre de Johann Spies (1540-1623), Historia von D. Johann Fausten (vers 1487), qui consacre sa figure originelle de nécromancien, affabulateur, charlatan qui muera progressivement vers celle du savant et de la science ;
    • Don Quichotte, à travers le roman de Miguel de Cervantès (1547-1616), El Ingenioso Hidalgo Don Quijote de la Mancha (1605), qui transgresse les codes de la Chevalerie et de la Quête pour installer un univers de rêveur idéaliste qui par l’utopie ne craint pas l’absurde et la déraison ;
    • Don Juan, qui prend corps sous la plume de Tirso de Molina (1579-1648) dans la pièce de théâtre El Burlador de Sevilla (1630) et nous montre les évolutions successives d’un gentilhomme qui, de sa caste sociale, rompt avec les codes établis pour affirmer une révolte, un blasphème, des transgressions qui conduisent aux frontières de la mort.
  • Ils surgissent dans des contextes historiques agités : Réforme, Contre-Réforme, naissance de l’Imprimerie, Inquisition et Reconquista espagnoles…
  • Ils glissent rapidement du fait divers vers le mythe, à travers la diffusion à la fois scolastique et populaire (Puppen (marionnettes), soties, libelles, théâtre…).
  • Ils apparaissent comme des archétypes du rebelle prêts à toutes les transgressions (foi, morale, contraintes du réel) :
    • Faust s’insurge contre les dogmes, la doxa de la connaissance et défie l’inéluctabilité de l’âge et de la mort.
    • Don Quichotte s’échappe des contraintes du réel par l’utopie d’un monde raisonnable à force de déraison.
    • Don Juan transgresse les règles de sa classe, bafoue les conventions sociales et sexuelles, les interdits moraux.
    • Ils manifestent tous trois le prima de l’individu sur le collectif, annonçant ainsi le héros romantique du Sturm und Drang et des Lumières, la subjectivité du Moi raisonnant issu de l’Aufklärung (Sapere Aude !).
  • Ils rejettent l’omniscience théocratique transmises par les HARMONICES MUNDI au profit de leur propre juge-arbitre;
  • Leurs comportements induisent des SYNDROMES qui nourriront largement les thèses de laPSYCHANALYSE :
    • Le DONQUICHOTTISME marque la disposition d’esprit et de comportement caractérisés par le désintéressement et une ardeur réformatrice qui ignore les réalités au profit d’une utopie onirique.
    • Le DONJUANISME caractérise une manie pathologique et narcissique de séduire jusqu’à la perversion.
    • Le FAUSTIANISME, lui, se manifeste par la volonté de dominer la nature, afin d’utiliser ses ressources dans l’intérêt de l’Homme. Pour parvenir à cet objectif, l’Homme utilise la science (comprendre et expliquer) et la technique (maîtriser).
  • Leur mythification les fait entrer dans l’INTEMPORALITÉ sans cesse réactivée par leurs incessantes MÉTAMORPHOSES et deviennent ainsi source d’inspiration pour les artistes et créateurs qui s’identifient aux personnages devenus mythes.

UNE UTOPIE CHAOTIQUE AU CINÉMA

On ne s’étonnera pas, dès lors, que la transposition sur écran d’un univers aussi utopiste et métaphysique se soit le plus souvent heurtée à des problèmes insolubles. Au-delà de dix versions notables du temps du film muet, dont il ne reste aucune trace tangible, seules cinq tentatives d’une certaine ampleur, dont deux avortées, peuvent être répertoriées depuis que le cinématographe est devenu parlant.

G.-W. PABST : DON QUICHOTTE [1933]

La première tentative de cette nouvelle ère du cinéma fut réalisée par Georg-Wilhelm Pabst (1885-1967, grand maître du cinéma expressionniste allemand, qui a déjà réalisé plusieurs films muets mémorables comme La Rue sans joie (1925), Loulou (1929) avec Louise Brooks, l’Opéra de quat’sous d’après Bertolt Brecht, avec la musique de Kurt Weill, ou L’Atlantide (1932).

Désormais, il se trouve en France où il vient de s’installer : Don Quichotte va marquer un moment charnière de sa vie, alors que l’Allemagne s’apprête à confier le pouvoir à un certain Adolf Hitler.

Pabst est préoccupé depuis longtemps par les questions touchant en particulier à la justice humaine contre la providence divine. « En Allemagne, on me reproche mon humanisme et mes tendances pacifiques et d’avoir fait des films engagés. En France, en revanche, on m’a accueilli avec des signes d’estime, même de la part de mes détracteurs. (…) En France, la culture est appréciée. La classe moyenne, gardienne des meilleures traditions intellectuelles, a comme disparu en Allemagne », déclare-t-il dans Je suis partout en janvier 1933.

L’autodafé des livres de Quichotte qui conclura le film de Pabst, livres « qui brûlent et ne veulent pas brûler » (selon la formule de Henri Langlois), ne précède-t-il pas de quelques mois la Bücherverbrennung de Berlin du 10 mai 1933 à laquelle il semble faire un écho prémonitoire ?

D’après Cervantès, le texte en français a été confié à deux auteurs qui ne s’apprécient guère : l’écrivain Paul Morand (1888-1976) pour le scénario – antisémite dès les années 1930, qui deviendra notoirement collaborationniste avec le régime de Vichy – , Alexandre Arnoux (1884-1973) pour les dialogues, romancier et dramaturge, futur membre de l’Académie Goncourt.

Comme cela se faisait assez fréquemment à cette époque au cinéma, Pabst a pris l’habitude de réaliser ses derniers films en trois versions tournées simultanément : en français, en allemand et en anglais, les distributions et les durées des films n’étant pas les mêmes.

Qu’il suffise de dire ici que les préparatifs sont chaotiques : une production au budget incertain ; un tournage effectué en France aux studios de la Victorine à Nice et, pour les extérieurs, en Haute-Provence ; une équipe technique et une langue que maîtrise mal le réalisateur autrichien, le tournage simultané des trois versions linguistiques compliquant singulièrement les choses, ce à quoi s’ajoutent un scénario sans cesse remis sur le métier et surtout une distribution trop hétérogène.

Don Quichotte sera interprété par la basse russe Fédor Chaliapine, plus habitué aux poses de chanteur d’opéra qu’aux cadrages introspectifs de Pabst ; Sancho sera incarné par Georges-Henri Dodane, alias Dorville, un chansonnier plus familier du comique troupier des revues et des opérettes qu’au dramatisme clair-obscur que recherche le réalisateur, sans parler des choix musicaux souhaités par les producteurs qui souhaitent réaliser une comédie musicale – dans l’esprit de l’Opéra de quat’sous de Brecht et Kurt Weil qu’avait réalisé avec succès G.W. Pabst deux ans auparavant…

Pour toutes ces raisons le film va être bâclé, privé de certaines scènes en décor naturel qui coûtent trop cher, subissant en plus un changement tardif de financement et de producteurs qui va entraîner un imbroglio judiciaire catastrophique (voir plus bas, Ravel & Don Quichotte).

Pabst se mordit les doigts d’avoir participé à une telle aventure. Son film suivant, toujours réalisé en France, fut largement mutilé. Il se résolut à s’exiler à Hollywood où un autre cauchemar l’attendait : son premier long métrage américain fut remonté et réduit à 70 minutes par le producteur.

Déçu mais résigné, retournant en Autriche, son pays d’origine, qu’il avait pourtant tenté de fuir en 1932 pour venir tourner son Don Quichotte en France, il va s’efforcer désormais de s’accommoder du régime nazi devenu tout puissant. Plus tard, dans ses mémoires, il parlera de « la malédiction » que ce Don Quichotte engendra dans sa vie de cinéaste.

GRIGORI KOZINTSEV : DON QUICHOTTE [1957]

La seconde tentative marquante est le film de Grigori Kozintsev (1905-1973) de 1957, réalisé sous le régime soviétique. Les conditions de tournage furent, elles aussi, épiques. Sous le contrôle permanent des commissaires politiques, menacé de censure, de coupes budgétaires, il ne dut sa survie qu’à l’habilité du réalisateur – en premier lieu homme de théâtre -à éviter toute référence politique et à son respect canonique du roman d’origine. Il bénéficia du jeu exceptionnel de Nikolai Cherkasov (Don Quichotte), dont les apparitions dans Alexandre Nevsky et Ivan le Terrible chez Eisenstein font désormais partie de l’histoire du cinéma mondial. Yuri Tolubeyev (Sancho Pança), lui aussi, créa un Sancho haut en couleurs et ambigu à souhait. Version très stylisée et épurée, respectueuse de la chronologie de Cervantès, marquée par un épilogue qui laisse entendre que le digne idéal de Don Quichotte survivra éternellement, le film fut présenté au Festival de Cannes mais disparut très vite des écrans.

« Qu’est-ce donc que Don Quichotte ? C’est l’histoire d’un homme qui cherche à établir la justice et l’harmonie alors que tous se moquent de lui et pensent qu’il est complètement fou. Évidemment, les moyens par lesquels il veut obtenir la justice sont plutôt étranges, voire comiques dans leurs conséquences, mais son idée et sa quête de connaissance sont extrêmement importantes ».

(Grigori Kozintsev dans une interview réalisée par Séquences, Revue du cinéma de février 1972)

ORSON WELLES : DON QUICHOTTE [1957-1972]

Trois visages d’Orson Welles :
l’illusionniste (Vérités et Mensonges / F for Fake), 1973 – l’utopiste (Don Quichotte, 1958) –  l’ogre (Falstaff, 1965 (montage : PC)

EXTRAITS DU FILM

G.W. PABST : DON QUICHOTTE extr 1
JACQUES IBERT : CHANSONS DE DON QUICHOTTE
La guerre m’appelle, je pars pour la gloire de ma belle (Chaliapine)

G.W. PABST : DON QUICHOTTE extr 3
JACQUES IBERT : CHANSONS DE DON QUICHOTTE
Chanson à Dulcinée (Alexandre Arnoux) (Chaliapine)

G.W. PABST : DON QUICHOTTE extr 5
IBERT CHANSONS DE DON QUICHOTTE
Chanson du Duc (Alexandre Arnoux) (Chaliapine)

G.W. PABST : DON QUICHOTTE extr 7
L’autodafé et la mort de Don Quichotte
(sans musique)

G.W. PABST : DON QUICHOTTE extr 2
JACQUES IBERT : CHANSONS DE DON QUICHOTTE
Chanson du départ (Pierre de Ronsard) (Chaliapine)

G.W. PABST : DON QUICHOTTE extr 4
JACQUES IBERT : CHANSONS DE DON QUICHOTTE
Chanson de Sancho (Alexandre Arnoux/Paul Morand) (Chaliapine)

G.W. PABST : DON QUICHOTTE extr 6
L’attaque des moulins à vent
(bruitages)

G.W. PABST : DON QUICHOTTE extr 8
JACQUES IBERT : CHANSONS DE DON QUICHOTTE
Chanson de la Mort (Alexandre Arnoux) (Chaliapine)