Blog-notes

Barboter dans ce que l’on ignore au moyen de ce que l’on sait, c’est divin!
(L’Idée Fixe, Paul Valéry)

Rilke : L’Ange et la Rose

à l’occasion de la reprise du spectacle donné le 27 septembre 2008
à Rarogne (Raron) en Valais, dans le lieu même de la sépulture du poète

par Patrick Crispini

L’Ange et la Rose, récital poétique, musical, est composé exclusivement de textes (lettres, poèmes, textes en prose) de Rainer-Maria Rilke 1875-1926), dits alternativement par deux récitants en allemand et en français (une version en italien existe aussi), rehaussé par des interludes musicaux (dont une partition originale pour le piano de Patrick Crispini), choisis pour leur résonance particulière avec les textes.

Ce parcours philosophique, à travers l’existence du grand poète pragois, évoque aussi les quatre âges de l’existence humaine associés aux quatre éléments :

 

  • l’être-né avec l’ EAU
  • l’être-adulte avec la TERRE
  • l’être-mûr avec le FEU
  • l’être-achevé avec l’ AIR

Célébration du recueillement

« Je suis chez moi entre le jour et le rêve », écrivait, il y a près d’un siècle, le poète apatride Rainer-Maria Rilke (1875-1926).
Sur ses traces profondes et légères j’ai voulu emmener le public à la recherche d’un « lieu d’accueil », où puisse vibrer, « tombant de la hauteur des mots », son unique mélodie, en concevant dans la ferveur et la joie L’Ange et la Rose.
Une mosaïque de citations toutes authentiques et patiemment assemblées, dès les prémices du spectacle – l’appel d’une mère dans la nuit – jusqu’aux derniers feux : des sons dans la lumière, « libérés de toute entrave… ».
Une sorte de tâtonnement céleste, à travers les quatre âges de la vie d’un homme, quatre éléments (eau-terre-feu-air) et les quatre points cardinaux du destin de l’écrivain au cœur de l’Europe.

Un métier à tisser divin noue et relie les hommes. Là où se trament en énigmes les interstices du visible avec les fibres de l’invisible, il faut parfois savoir s’abstraire, afin d’en mieux percevoir le mouvement. Comme le vitrail, après l’ardente métamorphose du feu, est voué à la transparence, le « métier » du poète est de rester perméable aux choses, en instance d’« émerveillance ».

Célébration de l’accueil, accueil de la célébration

Pour ceux qui savent reconnaître et poursuivre l’empreinte des éclaireurs, l’œuvre de Rilke guide nos pas vers le territoire des intercessions, noble contrée des solitudes. Comme le soldat Thésée recevant des mains de l’amoureuse Ariane le fil imaginé par Dédale l’ingénieux, il faut accepter d’être « joué » par des mains aussi savantes, fécondé par un jardinier aussi subtil. Qu’on me permette d’évoquer ici, à travers quelques anecdotes personnelles, la trame de ce fil qui, peu à peu, forma une étoile à cinq branches, désormais installée au cœur de mon existence.

Premier signe : alors que le poète m’est encore peu connu, me voilà engagé par mon employeur du moment à résider durablement dans un hôtel parisien sur le Quai Voltaire. Une amitié s’étant nouée avec le gérant, celui-ci me montre un jour un document attestant du séjour du poète dans ce même hôtel… et dans la chambre qui est alors la mienne !

Étrange complicité de résidence, résidence des complicités

Deuxième signe : une amie valaisanne, sans connaître mon nouvel intérêt pour Rilke, me conduit un jour de grand vent dans un lieu de son enfance où, bravant les interdits, elle aimait à venir jouer, le jardin de cette maison toujours vide lui paraissant hospitalier. Et nous voici arrivés devant la clôture de la tour médiévale de Muzot, ultime résidence terrestre de l’écrivain !

Troisième signe : une musicienne rencontrée « par hasard » à Lyon après un concert me propose de nous revoir à Paris, chez un de ses amis dont je ne sais rien, hormis l’adresse… où je me rends le jour dit. Je me retrouve donc rue Jean-de-Beauvais, devant un ange au regard sombre qui ne semble pas connaître cette jeune femme et s’interroge sur le but de ma visite. Gêne réciproque. Un dialogue de sourds s’engage. Voyant mon désarroi, l’homme finit par me faire entrer dans une sorte d’atelier au fond duquel un escalier très raide conduit à une cave humide…
Me proposant de l’y suivre, il libère un étrange instrument de dessous une couverture qu’il commence à faire résonner en effleurant une espèce de clavier de tiges de verre avec ses doigts humectés : caresses sonores que je ne suis pas prêt d’oublier ! Et le voilà qui, subitement, se prend à réciter des vers de Rilke en les accompagnant de son incroyable orgue de cristal…
Magie de l’instant : il me montre un disque de poèmes rilkéens qu’il a réalisé avec la comédienne Simone Valère, qui se trouve être mon nouvel employeur au Théâtre de la Madeleine où je travaille depuis peu et dont j’ignorais jusqu’à ce moment les affinités avec Rilke.
Étrange chorégraphie des rencontres !

Quatrième signe : peut-être le plus beau « cadeau »…
À Venise où je réside depuis quelques années, pendant le Carnaval de février 1996 je me trouve un beau matin à une table du café Florian dans la proximité d’une jeune femme blonde, qui fait partie d’un groupe de costumes français. Après un moment où nos regards s’échangent, et à l’instant où nous nous rapprochons, quelqu’un se met à lire quelques vers… de Rilke !
Scellé par ce lien magique, il n’est pas étonnant, deux ans plus tard, que l’église haute de Rarogne, où repose le poète sur l’aride colline ventée, reçoive notre consentement de mariage. L’officiant, ce jour-là, à la stupéfaction de nos invités, nous advint du ciel, transporté par le pollen d’un hélicoptère d’Air Glacier, mis à disposition par mon ami Bruno Bagnoud !

Cinquième signe : quelques années plus tard encore, je donne le récital à une voix de L’Ange et la Rose au château de Madame de Staël, à Coppet, au bord du lac Léman.
Parmi les auditeurs un couple de ma famille s’est déplacé pour venir m’écouter, plus par curiosité que par intérêt : ils ignorent tout de Rilke. Au moment où j’évoque dans mon spectacle l’installation du poète à Muzot en Valais, le mari commence à tressaillir, puis semble envahi par une émotion intense. Il vient de faire le lien avec un événement ancien, dont on avait parlé dans sa famille : un certain « professeur », venu de Paris avec une « belle dame », avait loué à sa grand-mère Cécile la vieille tour de Muzot, après avoir vu une petite annonce que celle-ci avait déposée chez le coiffeur, où Rilke s’était rendu un beau jour de printemps 1921… Le voilà bouleversé par cette soudaine révélation, car on avait oublié dans la famille jusqu’au nom de l’étrange locataire. Quelques jours plus tard il me propose de le rejoindre à la maison et me montre alors quelques lettres du poète adressées à sa grand-mère – et depuis oubliées au fond d’une armoire – dont il avait hérité sans avoir la moindre idée de leur valeur ! Une trace tangible du poète dans ma famille : n’était-ce pas, à nouveau, un nouveau signe du curieux lien qui me poursuivait avec l’existence du poète ?

Sixième signe : je donne à Genève une série de cours tout public appelés « musicAteliers », auxquels s’est inscrite Françoise, une charmante personne, dont je ne sais rien, sinon un attachement familial avec le Valais. Un jour, pendant une pause, la conversation entre nous s’oriente vers notre amour commun de ce canton. Elle me dit que son lieu d’origine est Rarogne, où sa mère vit encore dans une grande demeure patricienne… et elle me parle de Rilke, enterré dans le petit cimetière de l’église de ce village du haut Valais, avec lequel sa famille conserve des liens particuliers, qu’il serait trop long d’évoquer ici. De fil en aiguille, un projet naît de donner le spectacle de L’Ange et la Rose dans le lieu même où repose le poète. La chose sera réalisée quelque temps plus tard et, ce soir-là, tous les acteurs et auditeurs présents, sentiront autour d’eux le souffle rilkéen flotter dans une sorte de suspension magique, dont beaucoup se souviennent encore.

Plusieurs autres « signes » ont accompagné ma route, inspirés par le poète.

Je puis même dire, au risque de paraître excessivement romanesque, que cet « accompagnement » dure encore et qu’il m’arrive souvent d’être, presque malgré moi, entraîné vers des rencontres improbables, où Rilke tient souvent une place inattendue, stupéfiante, que le simple rapport des probabilités rationnelles ou la référence à une sorte de « hasard » positif ne parvient pas à éclaircir vraiment.

J’ai donc décidé, abandonnant toute résistance, de me « laisser faire ». Une sorte de chorégraphie guide mes pas dans un labyrinthe dont j’ignore l’issue et le dessein. Quelque chose me conforte à demeurer incessamment disponible et curieux pour cette transformation offerte et indicible.

Peu de temps avant sa disparition, dans une lettre capitale du 13 novembre 1925 à Witold von Hulewicz, traducteur polonais de ses Élégies, Rilke écrit :
« […] En nous seulement peut s’accomplir cette transfiguration intime et durable du Visible en Invisible, en une réalité qui n’ait plus besoin d’être visible et tangible, de même que notre propre destin, en nous, ne cesse de se faire à la fois invisible et plus présent […] Nous sommes, nous, ces transformateurs de la terre, toute notre existence, les vols et les chutes de notre amour, tout nous qualifie pour cette tâche… » (trad. Pierre Klossowski, éditions du Seuil)  

 

Entre le jour et le Rêve au Grand Chalet Balthus

Dernier talisman: le 19 septembre 2002, à l’invitation de la comtesse Setsuko Klossowska de Rola – liée comme on sait au peintre Balthus, lui-même relié à Rilke par sa mère Baladine -, me voilà convié à présenter au Grand Chalet de Rossinière « Entre le jour et le rêve », autre spectacle que j’écrivis à partir de la correspondance entre le jeune Balthazar Klossowski (qui ne s’appelle pas encore Balthus) et le poète désormais réfugié à Muzot, qui avait décelé dans ce jeune homme les prémices d’une personnalité rare.

Pour ce récital, la comédienne Irène Jacob et Jérôme Kircher m’accompagnent , mais aussi les deux frères Nicolas et Lionel Bringuier, dont j’ai découvert quelques mois plus tôt les jeunes talents.
Ce soir-là, Lionel est âgé d’à peine quinze ans et enthousiasme l’assistance avec son violoncelle. Quelques années après, c’est pourtant comme chef d’orchestre qu’il va triompher lors du très réputé Concours International de Chefs d’orchestre de Besançon en y remportant, quasiment le jour de ces dix-huit ans, le premier prix à l’unanimité du jury, séduit et fasciné par sa précocité !

Je parlais plus haut d’un métier à tisser secret qui relie les hommes : n’en voici pas une preuve, exaltante, à quelques quatre-vingt ans d’intervalle, où la sève prometteuse de la jeunesse se trouve fécondée par la grâce du pollen rilkéen ? Quel privilège, quelle chance, d’avoir pu être le témoin… de ce mystérieux « passage du témoin ».

Je n’oublierai jamais l’admirable cadeau que nous fit notre hôtesse en nous logeant, pour cette nuit précieuse, dans l’écrin de l’une des nombreuses chambres du Grand Chalet, où le chat « Trois pattes » semblait, ce soir-là, raviver une réincarnation du chat Mitsou, celui-là même qui porta les premières affinités unissant Balthus à Rilke…
Voilà comment un fil secret a sans cesse exalté ce travail de reconnaissance.
Muni de ces encouragements, il faut lire et relire Rilke.
Ne pas hésiter à transgresser certaines traductions emberlificotées, fallacieuses.
Et surtout, redevenir accueillant, recueillant. En un mot : oser être neuf, comme l’enfance, avant la grande migration vers les conventions du monde.

Texte intégral de la préface au spectacle (septembre 2001)

 La comtesse Setsuko Klossowska de Rola avec Patrick Crispini au Grand Chalet de Rossinière en septembre 2002

…à la lisière du monde…
(quelques notes biographiques)

Rainer-Maria Rilke naît à Prague le 4 décembre 1875.
Sa mère l’obligeant à s’habiller en petite fille (René, son vrai prénom, est devenu Sophia), il rêve tôt de quitter une famille étriquée, déjà en quête d’une aristocratie de l’âme.
Il devient apatride : jamais « installé ». Avec Lou Salomé, puis Clara Westhoff, élève de Rodin, qu’il épouse et dont il aura une fille Ruth, il trouve auprès du sculpteur un « père spirituel ». Réalisant alors ses premiers vrais tracés d’artiste, il pressent un espace issu de la souffrance, entre le bel artisanat d’un Rodin, la palette d’un Cézanne.
Pétrir, extorquer, de la matière même, sa vraie densité et chercher le point d’équilibre : parabole et décantation.
Aux imprécations à un Dieu silencieux succède le cheminement vers l’Ange…
« Ange du méridien » à Chartres, ange au cœur des ultimes replis des roses, ange-enfant derrière des fenêtres anonymes. Viennent alors les turpitudes dans les villes indigentes : Paris fascinante puis hostile.
Dans le Livre d’Images, puis le Livre d’Heures, les mots se retranchent progressivement de la prose. Ce sont alors d’incessants voyages en Egypte, en Afrique, à Venise et dans l’écrin du château de Duino près de Trieste, où il écrira ses Elégies. Le poète-Orphée y accorde sa lyre, effleurée au milieu des abeilles du miel de la connaissance.
Sans résidence fixe, citoyen d’une sorte de principauté de l’esprit, il nourrit les ramifications de son immense correspondance. Avec les femmes, ses protectrices, il entretient des « conversations d’âmes », puisant dans sa féminité originelle des accords féconds et intimes. Mais jamais il ne se laissera tenter par de riches ancrages.
À la fin de la 1ère Guerre mondiale, il trouve à Muzot en Valais avec Baladine Klossowska, mère du peintre Balthus, une sorte de havre mi-ermitage mi-tour de conte de fée.
Il confère à ses derniers poèmes en français l’humilité de la miniature.
Désormais heurté par la maladie, « entre le jour et le rêve », sa feuille blanche recueille l’empreinte de l’immanence.
Il disparaît le 29 décembre 1926 et fait graver sur la pierre tombale de sa sépulture à Rarogne:

Rose, ô reiner Widerspruch, Lust niemandes schlaf zu sein unter soviel Lidern
(Ô rose, pure contradiction, volupté de n’être le sommeil de personne sous tant de paupières)

L’accueil et le recueillement

C’est dans la quête du lieu d’accueil où vibre la pensée rilkéenne que j’ai voulu entraîner le public en concevant L’Ange et la Rose.
Le livret du spectacle et du récital à une voix repose sur un parcours poétique composé d’extraits de textes en français ou en allemand, récoltés dans l’ensemble de l’œuvre de Rainer-Maria Rilke (prose, poèmes, dédicaces, correspondance…), tous cités dans leur intégralité ou restreints par quelques coupures indispensables pour la continuité dramaturgique. Tous les mots prononcés dans ce spectacle, y compris les textes de dialogue, sont donc « sang du poète », sans aucun autre ajout ni commentaire.
Il s’agit d’un voyage à travers les quatre éléments (eau/terre/feu/air), quatre âges de l’existence d’un être humain et quatre points cardinaux dans la vie du poète :

  • L’eau avec l’Être né, évoque la naissance et l’enfance de Rilke à Prague, ses études dans des écoles militaires, Worpswede et sa tentative d’intégrer un collectif d’artistes, prémices à sa vocation d’écrivain ;
  • La terre avec l’Être adulte, retrace ses premiers voyages, la rencontre avec Lou-Andreas Salomé, l’installation à Paris avec Clara Westhoff auprès de Rodin (figure du père toujours recherché), ébauche de l’œuvre durable ;
  • Le feu avec l’Être mûr, rappelle son errance, la recherche élégiaque de la Rose, Venise et les séjours à Duino près de Trieste, le repli et l’exil lors de 1ère Guerre mondiale ;
  • L’air avec l’Être achevé, accompagne Rilke dans son asile suisse de Muzot avec Merline (Baladine Klossowska) et la décantation progressive advenue dans son œuvre et sa vie, transfigurée par la maladie et la solitude consenties.

L’Ange et la Rose est enluminé par un climat de musiques que j’ai écrites spécialement pour ce spectacle et diverses suggestions sonores choisies en résonance(s) avec les textes.
Plusieurs niveaux de significations s’y trouvent dissimulées, qu’il appartient à l’auditeur de ressentir et d’interpréter à sa guise. Cependant l’ensemble du spectacle est conçu pour pouvoir être reçu par un auditoire sans connaissance particulière de l’univers rilkéen, « l’être Rilke » rejoignant finalement « l’être humain » au sens universel.

1ère préface au spectacle (Septembre 2001)

© PC-TRANSARTIS Septembre 2006
Illustrations : Patrick Crispini

 Pochette du CD-LIVE du spectacle