Blog-notes

Barboter dans ce que l’on ignore au moyen de ce que l’on sait, c’est divin!
(L’Idée Fixe, Paul Valéry)

Coronavirus : CoVid [19] et Goliath

saurons-nous comprendre ce que ce virus nous enseigne ?

par Patrick Crispini

Man bar man bi man ashegam
Je suis amoureux de « moi sans moi »
Rûzbehan baqli shirazi (*)

« Sache que l’âme, le démon, l’ange, ne sont pas des réalités intrinsèques à toi, tu es elles-mêmes.
Semblablement, le ciel, la terre et le trône ne sont pas des choses intrinsèques à toi,
ni le paradis, ni l’enfer, ni la mort, ni la vie.
Elles existent en toi, lorsque tu auras accompli le voyage mystique
et que tu seras devenu pur, tu prendras conscience de cela ».
Najm Kobra, Les intérêts de beauté (**) 

CoVid & Goliath

Le virus tue… s’insinue de mains en mains, de muqueuses à muqueuses, par d’infimes gouttelettes, pénètre les organismes, les étouffe. L’horreur, invisible, minuscule, transgresse les frontières, se répand comme une traînée de poudre sur toute la planète. L’homme déboussolé, pétrifié, s’étonne que les remparts technologiques les plus sophistiqués ne parviennent pas à le protéger du danger qui fut, pendant des siècles et des millénaires, un péril constant, un fatum, cause des plus grandes hécatombes de l’Histoire.

Le virus tue… mais obtient, sous la contrainte des mesures de confinement, ce qu’aucun « lanceur d’alerte » n’aurait pu imaginer : la pollution qui s’abaisse, les images des satellites nous le montrent à l’échelle du monde ; dans les villes l’air, désengorgé des bagnoles, désasphyxié des polluants, des particules fines, qui redevient plus léger ; dans les parcs et les squares le gazouillis des oiseaux qu’on entend à nouveau ; les fenêtres des immeubles ouvertes sur les grands boulevards qui révèlent des plages de silence que l’on n’osait même plus imaginer… Terrible paradoxe : le virus étouffe ceux qui en sont atteints sous la forme la plus grave, mais en même temps fait sourdre un monde à nouveau respirable.

Près de chez moi à Venise, à la Giudecca, des voisins confinés dans leurs maisons chantent aux fenêtres, les plus jeunes vont faire les courses pour les vieux. On applaudit le corps médical qui mène un combat héroïque contre le mal, dans un pays où le berlusconisme triomphant, pendant des années, a dilapidé et vendu le tissu hospitalier du pays aux pires spéculations des marchands du temple, faisant des économies sur le dos des soignants pour mieux engraisser les avides fonds de pension.

Au supermarché on ne se bouscule plus : la distance entre chacun imposée par les autorités oblige à une certaine bienséance.

Ne pouvant plus voyager frénétiquement, l’Homo Festivus, cher à Philippe Muray, réapprend à le faire dans sa tête par l’imaginaire ou par les écrans des ordinateurs.

L’économie est à l’arrêt. Mais, de partout, des solutions, provisoires, s’esquissent, des milliards sont libérés en catastrophe.

Face au péril terrible, ce qui était impossible hier commence à devenir envisageable.
Des solidarités, à l’échelle du palier, du quartier, du pays, de la planète internet se font jour, impensables il y a quelques jours encore…

La vie ne s’est pas arrêtée : c’est l’abrutissement collectif qui bat de l’aile. Oserions-nous dire : tant mieux…

L’être humain est ainsi fait : il ne mesure vraiment la grâce de la vie que lorsque qu’il est menacé de la perdre.

L’Homme, face à la terreur, renoue avec l’animalité viscérale qui ne dort jamais que d’un œil sous le verni de la civilisation : les instincts les plus grégaires refont surface (razzias sur les denrées dans les magasins d’alimentation, invectives et bousculades et pour quelques rouleaux de papier-toilette, ségrégation des voisinages avec des soignants ou personnes professionnellement en contact avec le virus…).

Resurgissent les règnes du chacun pour soi, du sauve qui peut, du après moi le déluge. L’Homme redevient un loup pour l’Homme…

Comme toujours en pareil cas, c’est LA PEUR qui déverrouille ces mécanismes, la peur et la peur des peurs qui conduit à ces comportements irrationnels, la peur face aux incertitudes existentielles, aux multiples périls de la survie (voir mon essai Le Syndrome Damoclès)…

En même temps, la peur peut aussi se transformer en multiples réflexes positifs de solidarité, d’entraide, de conciliance… Les terribles épreuves de la Seconde Guerre mondiale ont suscité les pires déviances sous l’Occupation, mais aussi donné naissance au mouvement de la Résistance qui, aux lendemains de la Libération, posera entre autres les bases – admirables – de la Sécurité Sociale pour tous.
La peur, au cœur du monde, libère les pulsions élémentaires, les replis vers le noyau tribal, l’individuation autour des réflexes de survie.

Mais c’est l’épreuve qui enseigne. Schopenhauer l’écrivait il y a bien longtemps, reprenant la sagesse des vieux grecs, elle-même relayée par le christianisme : « Durch Mitleid wissend » (la connaissance à travers la souffrance, l’épreuve). Wagner, qui pratiquait le philosophe, en avait fait sa profession de foi, des spasmes métaphysiques de Tristan à l’action sacrée de Parsifal

Les nazis, qui se servirent abondamment de sa musique, dévoyèrent le message pour conforter leurs rituels de domination et de mort : la Chevauchée des Walkyries, le Crépuscule des Dieux pour conduire les troupes au combat, jusqu’au sacrifice et à l’abîme…

Il en est ainsi de presque tout : le message le plus haut contient en lui sa propre potentialité négative.

Ainsi de la matière vivante, de la spiritualité, dans chaque être humain (« capable du meilleur comme du pire », dit le dicton)… et même du virus !

Le bien et le mal constitutifs de la condition humaine. « Le bien et le mal ne sont pas des grandeurs parfaitement opposées l’une à l’autre ; le bien souvent accouche du mal et la capacité de voir le mal en face est ce qui nous ouvre la capacité d’un bien relatif ». (André Glucksmann, entretien dans L’Express en 1997 avec Guy Rossi-Landi).

George Steiner, qui vient de nous quitter, dont on connaît l’immense et lumineuse érudition, ne cessa jamais de s’interroger sur ce paradoxe viscéral : « Ma question, celle avec laquelle je lutte dans tous mes enseignements, c’est : pourquoi les humanités au sens le plus large du mot, pourquoi la raison dans les sciences ne nous ont-elles donné aucune protection face à l’inhumain ? Pourquoi est-ce qu’on peut jouer Schubert le soir et aller faire son devoir au camp de concentration le matin ? » (entretien avec Antoine Spire en 1997).

Le virus tue… mais le virus remet aussi l’humain à sa petite place dans l’ensemble du vivant.
À une juste proportion. Le virus anéantit les liens, mais donne à chacun la possibilité de renouer avec ce qu’il y a de plus haut en lui, de plus profond.

Coronavirus (virus à couronne à cause de sa forme) : le messager mortel prend souvent l’apparence la plus trouble.  Antique figure du mal, qui se pare des atours de la séduction, des plaisirs, de la grâce ou de la beauté (la beauté du diable…). Dans mon dernier opéra, Citizen Welles, elle prend la forme d’un cigare (un corona ?) fumé par le héros-narrateur, Orson Welles, grand fumeur devant l’Éternel. À l’avant-dernière scène, clôturé dans un immense studio constellé d’écrans qui renvoient sans cesse des images d’événements captés en direct sur toute la planète, on voit le réalisateur travaillant au montage simultané de deux de ses films inachevés – un Don Quichotte et un documentaire sur quelques grands dictateurs du XXe siècle unis par la passion du cigare. À travers les volutes de fumée, qui finissent par envahir tout l’espace, on discerne une séquence montrant un Don Quichotte  gros et impotent, incapable désormais de se mouvoir pour attaquer les moulins à vent, terrassé par l’opulence et la satiété, comme le furent les Indiens d’Amérique par l’alcool des colons. Toutes les images se confondent, le beau comme le laid, le bien et le mal. Welles le démiurge, le marionnettiste, s’est endormi à sa table de montage, ne maîtrisant plus rien des images qui continuent à s’entremêler dans une totale cacophonie, le tout noyé dans l’épais brouillard qui a tout submergé…

Orson Welles : de Don Quichotte à Falstaff… (montage © PC Productions)

Allégorie de la fin d’un monde… la fumée aveugle avant la cendre…Étrange prémonition ! Saurons-nous comprendre à temps ce que ce virus – messager de mort, mais aussi de vie – nous enseigne ?

Le prix à payer ?

L’effondrement des bourses, le délitement d’une certaine économie mondiale sacrifiant l’océan de plus en plus infini des hyper pauvres pour la croissance bouffie de quelques super riches, l’affaiblissement du règne du fric et du « Dieu dollars », comme le chantait déjà notre Gilles en 1932 dans sa célèbre chanson…

Rêvons : un monde réhumanisé, de savoir vivre et de poésie, de valeurs justes, de possessions maîtrisées, un monde rééquilibré, renonçant à la pléthore consumériste dont le continent de plastique(s), qui a déjà étouffé la moitié des océans, est l’une des nombreuses manifestations de la frénésie funeste et incontrôlable… Un monde où les nourritures spirituelles remplaceraient peu à peu l’argent -roi, l’argent commencement et fin de tout…

Rêvons… mais restons lucides : le capitalisme, sans état d’âme, s’adaptera toujours à tout, même à la « décroissance », même aux doctrines collectivistes. Il fait fructifier ce qu’il y a de plus faible en nous : la possession facile, la jouissance sans l’effort, le confort contre le risque.

Le capitalisme table sur nos peurs, notre crainte du vide, et rend possible matériellement notre ascension sociale : il nous donne l’illusion que posséder des biens nous éloigne des abîmes de notre condition humaine, qu’être maître de l’argent nous rend maître du monde.

Les forces de l’argent contre les forces de l’esprit : dans le monde sursaturé où nous sommes, qui ne vendrait son âme pour quelques avantages sonnants et trébuchants ?

Tout le monde veut sa part du gâteau : l’économie planétaire, « miroir aux alouettes » soutenu par les multiples graphiques des courbes de croissance, célébré par les experts patentés, est un autre « virus » bien plus dangereux que celui dont nous parlons.

Et c’est lui qui, bientôt, nous anéantira, à force de nous assujettir à son consumérisme submersif, frénétique, comme un ballon de baudruche prêt à exploser.

Contre lui, pas de vaccin, il n’y a pas de Yersin et de Pasteur pour nous « décontaminer » de ce fléau universel.

« Je suis maintenant arrivé au point où je peux indiquer brièvement ce qui constitue pour moi l’essence de la crise de notre temps. Il s’agit du rapport entre l’individu et la société. L’individu est devenu plus conscient que jamais de sa dépendance à la société. Mais il n’éprouve pas cette dépendance comme un bien positif, comme une attache organique, comme une force protectrice, mais plutôt comme une menace pour ses droits naturels, ou même pour son existence économique. En outre, sa position sociale est telle que les tendances égoïstes de son être sont constamment mises en avant, tandis que ses tendances sociales qui, par nature, sont plus faibles, se dégradent progressivement. Tous les êtres humains, quelle que soit leur position sociale, souffrent de ce processus de dégradation. Prisonniers sans le savoir de leur propre égoïsme, ils se sentent en état d’insécurité, isolés et privés de la naïve, simple et pure joie de vivre. L’Homme ne peut trouver de sens à la vie, qui est brève et périlleuse, qu’en se dévouant à la société. L’anarchie économique de la société capitaliste, telle qu’elle existe aujourd’hui, est, à mon avis, la source réelle du mal ».

Albert Einstein, in Monthly Review, mai 1949

Des solutions, pourtant, sont là, évidentes, à portée de main : un peu de bon sens et de raison retrouvés, la primauté de l’humanité sur l’inhumanité, le refus de participer à cette foire d’empoigne du fric omniprésent.

Mieux partager les richesses, rendre éthiques les transactions économiques et financières, adapter les rigidités des systèmes politiques et économiques à la mobilité incessante du monde. Redonner aux hommes le goût des choses simples, le besoin inextinguible d’apprendre, sans en faire un objet de domination de l’un vers l’autre, la soif de s’enrichir en esprit. Apprendre à contempler la fleur fragile de la Beauté… sans avoir jamais la prétention de la posséder (voir Pantelleria, la fleur d’Oreste).

Favoriser en l’Homme sa capacité d’être une caisse de résonance de l’univers, et lui transmettre les valeurs du vitrail, patient et lourd travail artisanal de transformation par le feu, mais dont la finalité est la transparence à la lumière. Libérer, en nous, l’architecte, le funambule, le jardinier, qui sont trois états de l’individu face à la condition humaine. Réapprendre à « résoudre » en soi la dissonance, comme Jean-Sébastien Bach l’enseignait à ses fils pour l’accord de quarte-et-sixte

Recréer, en nous, l’espace divin de L’HARMONIE

Tenter d’atteindre à la somma luce dont parle Dante dans le XXXIIIe Chant de la Divine Comédie.

Utopie(s) ?

Certes. Car cette patiente transformation ne se crée pas en laboratoire, ni ne s’achète en pharmacie, ni ne se vend sur internet, ni même ne jaillira des prophéties et arguties de tous poils sur les réseaux sociaux.

Le vaccin existe, il est en nous, prêt à stimuler nos anti-corps : mais il n’y a pas de baguette magique pour accélérer cet apprentissage de l’intérieur. La frénésie et la précipitation n’ont rien à voir ici : il nous faut réapprendre, sous peine de mort, un nouveau temps de vivre, un temps à l’échelle de l’homme, un temps dépossédé du rythme infernal de la compétition, de la mécanisation généralisée.

« Cesser de calculer et de compter ; mûrir dans l’arbre, qui ne force pas la montée de sa sève et qui reste confiant au milieu des tempêtes du printemps, sans craindre qu’il ne soit suivi d’aucun été. Il finit toujours par venir. Mais il ne vient que pour ceux qui sont patients, qui sont là comme s’ils avaient l’éternité devant eux, dans une ample paix désemplie des soucis. J’apprends journellement, parmi des souffrances auxquelles je rends grâce, j’apprends qu’il n’existe rien d’autre que la patience ».

Rainer-Maria Rilke, in Lettre à un jeune poète

Décroissance, disent les mieux-disants. Au contraire : croissance… croissance en soi !

Il faut de toute urgence retrouver un ARTISANAT patient, précurseur de l’Âge d’Or, un artisanat fécond porteur de SAVOIR ÊTRE. Il faut tenter de redevenir ARTISTE DE SA PROPRE VIE, couper le robinet du bastringue médiatique, du trop plein de tout, réajuster son souffle au rythme de la source.

Il faut espérer que L’INSTRUCTION, L’ÉDUCATION – nationale ou non – redevienne source de valeurs et d’émerveillements, que L’EXEMPLE individuel prime sur les discours logorrhéiques, que L’AMOUR ne soit plus seulement vécu comme un exercice de gymnastique ou la boîte à bonbons des mièvreries, mais comme creuset d’un savoir initiatique et mystique, comme le transmettaient les philosophes troubadours « Fidèles d’Amour ».

Voilà que peut-être, contre toute attente, l’insidieux « coronavirus » – qui commence à faire réfléchir beaucoup – nous donne au cœur de la tragédie collective l’occasion de nous réajuster (le mot HARMONIE, dérivé du grec harmonia, signifie arrangement, ajustement, et désigne plus précisément la manière d’accorder la lyre).

« L’harmonie naît seulement des contraires, car l’harmonie est unification des complexes et accord des opposés » (Philolaos [né vers 470 et mort vers 390 av. J.-C], Fragments)

En attendant, écoutons Rainer-Maria Rilke. Rilke toujours :

Sur chaque chose veille
une bonté prête à l’envol,
sur chaque pierre, chaque fleur,
dans la nuit sur chaque petit enfant.
Mais nous seuls, orgueilleux, cherchons
à échapper à cette universelle cohésion
pour le lieu vide d’une espèce de liberté
au lieu de nous consacrer aux forces bienveillantes
consolidés comme un arbre.

in Le Livre d’Heures, Le Livre du Pèlerinage, extrait (1901)

Rilke encore :

Ô poète, dis-moi, que fais-tu ?
– Je célèbre.
Mais le mortel, le monstrueux, comment le tolérer, comment le supportes-tu ?
– Je célèbre.
Mais le vague, le non-dit, comment l’appelles-tu, poète ?
– Je célèbre.
– Où as-tu pris le droit d’être en tout vêtu de vrai, malgré l’obstacle des masques ?
– Je célèbre.
– Et d’où vient que le silence et la violence, l’étoile et aussi la tempête te reconnaissent ?
– Je célèbre…

in Dédicace : pour Léonie Zacharias (1921)

(*) Rûzbehan baqli shirazi, ali Mohammad Ibn Ali Nasr Rûzbehan est né à Fasa, bourgade de la région de Shiraz en 1128 et il est mort en 1209. Ce Shaykh porte un nom typiquement iranien. Les deux éléments Ruz (jour) + beh (heureux) forment un qualitatif donnant le sens de “le destin est favorable”.

(**) Najm Kobra, né en 1146, consacre la première partie de sa vie à de longs voyages. Il revient au Xwarezm en 1184. Toute son activité s’exerce dès lors en Asie Centrale. Les traditions rapportent sa mort héroïque pendant l’horrible siège de Xwarazm par les Mongols en 1221.